PETITE HISTOIRE
DE LA LITTÉRATURE EUROPÉNNE
AVERTISSEMENT
Le petit essai
qu’on va lire est le résumé d’un livre, La Littérature Européenne, qui
a paru en 1996, aux éditions Belin, et qui est aujourd’hui épuisé. Je publie
cet « abrégé » avec l’aimable autorisation de l’éditeur, que je
remercie.
Etant donné la
brièveté du texte, il n’était pas question de nommer tous les écrivains qui
appartiennent au panthéon de la littérature occidentale. Je n’ai évoqué ni
Malherbe, ni Tchékhov, ni Eça de Queirós, ni… Je pouvais tout au plus esquisser
l’histoire des formes, des genres, des transferts, des décalages, des ruptures.
L’essentiel était d’interroger la terminologie. Les auteurs interviennent à
titre d’exemple pour illustrer des notions relativement abstraites. C’est
pourquoi je suis amené à citer des œuvres qui n’ont plus guère de
lecteurs.
L’histoire de la
littérature ne se confond pas avec l’histoire des idées. Je n’ai pas cherché à
écrire une histoire des idées.
Le domaine commun
aux deux disciplines est assez étroit. Sa définition suppose une recherche sur
ce que les formalistes ont appelé « la littérarité de la
littérature ». Cette recherche a commencé il y a un siècle ; elle est
toujours in progress.
INTRODUCTION
Toutes les
langues de l’Europe possèdent une littérature. Orale, d’abord : chansons,
contes, proverbes. Ecrite ensuite, plus ou moins tard : poèmes, récits,
discours de toute espèce.
Une littérature
« européenne » apparaît à partir du moment où des œuvres marquantes,
par traduction ou adaptation, rencontrent des lecteurs en-dehors de leur aire
linguistique d’origine. On assiste en même temps à la transmission de motifs
narratifs ou d’innovations formelles. Pour présenter cette littérature, il ne
suffit pas de juxtaposer des chapitres consacrés chacun à une littérature
nationale.
L’histoire de la
littérature européenne se déroule, à peu près, entre l’an 800 et l’époque
moderne. Au XXe siècle, la littérature européenne s’intègre
dans un ensemble plus grand, qui est la littérature mondiale, la
« Weltliteratur » dont rêvait Goethe.
En 800, l’Europe
dont il est question se limite à l’empire de Charlemagne, c’est-à-dire à ce qui
reste de l’Empire romain d’Occident, après que les Arabes ont conquis le sud de
la Méditerranée et une grande partie de l’Espagne.
Dans cet
empire, empire éphémère, la langue de culture et de communication
est le latin. Les langues parlées par les peuples sont assez variées :
langues romanes, germaniques, celtiques, slaves. Toutes ces langues ont
développé une littérature orale. A partir du IXe siècle, nombre
de textes oraux ont été notés par écrit et de nouveaux textes sont apparus. Ils
prennent place dans l’héritage culturel à côté des classiques latins.
LES CLASSIQUES
LATINS
Tout au long du
Moyen Âge, et encore longtemps après, le latin est une langue vivante. On
l’utilise dans les sciences, dans la diplomatie et, naturellement, dans le
monde religieux. Quiconque a reçu une instruction parle, lit, écrit le latin.
Depuis le IVe siècle,
l’Empire romain est dominé par le christianisme. Le christianisme triomphant a
fait fermer les temples, interdit les oracles, mis fin aux mystères. Mais il ne
s’en est pas pris à la culture « païenne » et à sa littérature. Les
clercs ont continué à lire les grands auteurs, et particulièrement Virgile.
Virgile (mort en
19 avant J.-C.) a laissé une épopée, l’Énéide, qui raconte comment,
après la chute de Troie, le héros Enée vient en Italie où l’un de ses
descendants fondera la ville de Rome. Nous avons aussi de lui dix idylles ou
églogues (appelées le plus souvent « Bucoliques »). Les Bucoliques mettent
en scène des bergers amoureux et musiciens. C’est un genre qui sera longtemps
cultivé dans les langues modernes jusqu’à une époque récente. Dans l’une de ces
idylles, la quatrième, Virgile célèbre la naissance d’un enfant merveilleux qui
va ramener l’âge d’or sur terre. De nombreux commentateurs, au Moyen Âge, ont
pensé qu’il parlait du Christ. Pour cette raison, il fait presque figure de
prophète.
Les clercs ont
aussi beaucoup lu Ovide (mort en 18 après J.-C.) et particulièrement son grand
poème Les Métamorphoses qui groupe des anecdotes légendaires
(histoires de Narcisse, de Daphné, de Phaéton etc.) et aboutit en fait à donner
un panorama presque complet de la mythologie gréco-latine. Les mythes sont
considérées comme des fables, c’est-à-dire comme des anecdotes absurdes, mais
dont la morale peut être prise au sérieux : la fable du loup et de
l’agneau conduit à partir d’un récit invraisemblable (les animaux ne parlent
pas) à une conclusion désolante, mais incontestable (« La raison du plus
fort est toujours la meilleure ») ; la « fable » de
Phaéton, qui raconte comment le fils du dieu Soleil a été incapable de diriger
le char volant de son père et a failli mettre le feu à
l’univers, apprend aux hommes à ne pas se croire plus forts qu’ils
ne sont.
Il faut
mentionner également Horace (mort en 8 avant J.-C.) qui a laissé des modèles de
strophes lyriques, empruntés aux poètes grecs, mais aussi des exemples du
« sermo », c’est-à-dire du poème écrit en vers d’un seul type,
poème qui donne la parole au poète lui-même (satires ; lettres, appelées
« épîtres »). L’Épître aux Pisons, ou Art
poétique, est un texte didactique qui formule les règles que doit respecter
quiconque se veut poète. Ce texte a été lu, étudié, commenté dans les écoles
jusqu’à une époque récente.
Auteur de
comédies, Térence est précieux parce qu’il donne, dans ses dialogues, des
modèles de ce que peut être le latin de la conversation. Or le latin, pour les
clercs, est une langue parlée.
Deux textes
latins de l’Antiquité tardive ont été constamment recopiés tout au long du
Moyen Âge : les Confessions de saint Augustin et la Consolation
de la philosophie, de Boèce. La Consolation a été traduite
en anglais (par le roi Alfred, mort en 899) et en allemand (par le moine Notker
l’Allemand, mort en 1022).
L’HERITAGE
BIBLIQUE ET LA LITTERATURE DES CLERCS
Le latin est
aussi la langue dans laquelle on lit la Bible. Au Moyen Âge, les textes
originaux, rédigés en hébreu ou en grec, ne sont plus intelligibles pour
personne, ou presque. La traduction de Jérôme de Stridon (saint Jérôme, mort en
420) s’est imposée. On en parle en disant « la Vulgate ».
Les chrétiens
appellent « Ancien Testament » ce qu’ils ont reçu de la tradition
hébraïque : des récits historiques (création du monde, histoire du peuple
juif), des poèmes (psaumes, prophéties), des textes dits
« sapientiaux » (proverbes et livres de réflexion). Le « Nouveau
Testament », propre au christianisme, comprend les Evangiles (récits de la
vie du Christ), des « épîtres » (lettres) rédigées par les premiers
apôtres et l’Apocalypse, tableau de la fin du monde.
D’une manière
générale, les liturgies utilisent largement la Bible, dont des pages entières
sont lues ou chantées de manière régulière dans les églises et les monastères.
Tous les fidèles ont l’occasion d’entendre, en particulier, les psaumes, dont
le titre, au prix de transferts métaphoriques, est parfois resté sous sa forme
latine dans les langues modernes. C’est par exemple le cas
pour le mot « miserere », incipit du psaume 50, qui est enregistré
dans plusieurs dictionnaires récents, avec des sens divers. Le mot signifie
d’abord : « aie pitié ».
Miserere mei,
Deus, secundum magnam misericordiam tuam.
Et
secundum multitudinem miserationum tuarum, dele iniquitatem meam.
Aie
pitié de moi, mon Dieu, selon ta grande miséricorde.
Et
selon la multitude de tes bontés, efface mon iniquité.[1]
Nombre de
proverbes bibliques sont encore aujourd’hui fréquemment cités, par
exemple : « Vanité des vanités, et tout est vanité »
(Vanitas vanitatum et omnia vanitas) ou « Rien de
nouveau sous le soleil » (Nihil novi sub sole).
Horace a exercé
une influence visible sur la littérature latine du Moyen Âge. Les schémas
strophiques ont été repris par divers poètes. La strophe saphique,[2] par
exemple, apparaît, dans l’hymne à saint Jean-Baptiste de Paul Diacre (mort en
799).
Ut queant laxis resonare fibris
Mira tuorum famuli gestorum
Solve polluti labia reatum
Sancte Ioannes .[3]
d’où viennent,
dans les pays de langue romane, les noms des notes de musique.
Ce poème fait
apparaître un phénomène complètement ignoré des poètes antiques : la rime. La
rime s’impose très rapidement dans toutes les langues d’Europe occidentale. Il
a été remarqué que la rime est présente dans la poésie arabe pré-islamique. Les
Arabes ayant occupé presque toute l’Espagne à partir de 711, il n’est pas
invraisemblable que des poètes de langue romane y aient alors appris ce procédé
nouveau pour eux. L’histoire de ce transfert n’est pas facile à établir dans le
détail.
Rimés ou non, les
poèmes latins obéissent le plus souvent à une métrique relativement libre.
Encore aujourd’hui bien connu, le Dies irae [4], composé au XIIe siècle, offre un
bon exemple:
Dies iræ,
dies illa
Solvet
sæclum in favílla,
Teste
David cum Sibýlla.[5]
La poésie latine
ne se limite pas au domaine liturgique. Il peut suffire d’évoquer le recueil de
chansons, connu sous le nom Carmina Burana, où ont été compilés, au
XIIIe siècle, des textes de tout genre: poèmes d’amour,
poèmes satiriques, chansons à boire, poèmes didactiques brefs, etc. Il semble
que le recueil ait intéressé particulièrement les étudiants voyageurs, qui
passaient d’une université à une autre. [6]
La prose latine
est très largement représentée au Moyen Âge : ouvrages documentaires
(les Étymologies d’Isidore de Séville, mort en 636 ; le
traité De Universo, de Raban Maur, mort en 856 ; Speculum de
Vincent de Beauvais, mort en 1264) ; traités philosophiques et ouvrages de
théologie (le Livre des sentences de Pierre Lombard, mort en
1160 ; la Somme théologique de
Thomas d’Aquin, mort en 1274).
A ces quelques
exemples, il faudrait joindre des ouvrages pédagogiques, qui datent de la fin
de l’Antiquité, et ont été lus tout au long du Moyen Âge : les Distiques
de Caton, recueil de sentences ; Les Noces de
Philologie et de Mercure (De Nuptiis Philologiae et Mercurii) , de
Martianus Capella , qui énumère et décrit les sept arts libéraux :
grammaire, dialectique, rhétorique ; arithmétique, musique, géométrie,
astronomie.
Les historiens
sont très nombreux, depuis Grégoire de Tours (mort en 594) et son Histoire
des Francs, Eginhard (mort en 840) et sa Vie de Charlemagne,
jusqu’à La
Chronique de Nuremberg de Hartmann
Schedel (mort en 1514).[7]
Peut-être
faudrait-il évoquer les nombreuses vies de saints dont beaucoup ont été
compilées par Jacques de Voragine dans sa Légende dorée, composée
entre 1261 et 1266.
Tous ces auteurs
ont été imprimés dès le XVe siècle ou dans les premières années
du XVIe .
CHANSONS DE GESTE
Si l’on en croit
Eginhard, auteur de la Vie de Charlemagne, l’empereur
avait fait recueillir et mettre par écrit les poèmes épiques des Germains,
« chants barbares et fort anciens »
(barbara et antiquissima carmina). Cette collection a été
détruite. Mais le simple fait montre que la tradition épique, sous forme orale,
existait en allemand. Elle existait aussi dans d’autres langues
germaniques : anglais, norvégien, islandais, et dans les langues
celtiques.
Un certain nombre
de textes ont été mis par écrit dans les siècles suivants, longtemps oubliés,
puis redécouverts aux XVIIIe et XIXe siècles ;
ils ont alors été lus et étudiés dans tous les pays d’Europe. Il ne faut pas se
faire d’illusions : au Moyen Âge, ils n’ont été connus que dans leur aire
linguistique propre ; ils ne semblent pas avoir bénéficié de traductions
ou d’adaptations dans l’une des langues latines.
Au contraire les
épopées composées en langue romane ont été très vite répandues dans toute
l’Europe occidentale.
Entre les épopées
traditionnelles des peuples de langue germanique ou celtique et les poèmes qui
apparaissent à partir de l’an mille, la continuité est visible. On perçoit
toujours la prédominance d’un style oral : comme l’Iliade, ces
textes sont destinés à être récités devant un auditoire.
Nous avons
conservé une bonne centaine de chansons de geste, en français ou en
occitan, mises par écrit au cours des XIe et XIIe siècles.
Certaines d’entre elles sont donc contemporaines du roman, qui
apparaît vers le milieu du XIIe siècle. La différence entre les
deux genres tient d’abord à une question de technique : le roman propose
une narration continue, alors que la chanson fait apparaître des blancs entre
des strophes de construction libre, les « laisses ». Le roman est en
vers brefs (huit syllabes), avec des rimes plates ; la phrase ne
correspond pas nécessairement au distique. Dans la chanson, chacune des
laisses, qui comprennent un nombre indéterminé de vers (vers de dix syllabes),
correspond à une unité sémantique, et tous les vers d’une laisse se terminent
par la même assonance : c’est la même voyelle qui revient, éventuellement
suivie de consonnes différentes.[8]
De toutes les
chansons de geste la Chanson de Roland est incontestablement
la plus célèbre. Elle raconte, non sans l’embellir largement, un événement
historique dont Eginhard a dit un mot dans sa Vie de
Charlemagne. Dans une bataille contre les Basques périrent plusieurs
guerriers dont « Roland, préfet de la marche de Bretagne »
(Hruodlandus Brittannici limitis praefectus). Dans la Chanson,
Roland est devenu le neveu de Charlemagne, les Basques ont été transformés en
Sarrasins et on assiste à une revanche éclatante de Charlemagne sur ces
« païens ».[9]
L’histoire de
Roland a donné très tôt donné lieu à récits divers : le Cantar de Roncesvalles,
composé en occitan vers 1230 ; le Rolandslied du curé
Konrad, écrit en allemand, vers 1170. Des textes italiens plus tardifs
transforment la figure de Roland : ils en font chevalier errant, et fou
d’amour : le Roland amoureux (Orlando innamorato)
de Matteo Boiardo, imprimé en 1495, suivi du Roland furieux (Orlando
furioso) de l’Arioste, imprimé en 1516. Ces poèmes, largement diffusés dans
toute l’Europe, consacrent le nom, qui ne sera jamais oublié. Mais
la Chanson elle-même est ignorée jusqu’au moment où, en 1837,
le manuscrit est retrouvé et publié.
Rodrigo de Bivar,
dit le Cid, connaît un sort analogue, à ceci près que, pendant le Moyen Âge, sa
célébrité ne sort guère d’Espagne. C’est, comme Roland, un personnage
historique. Un long poème lui a été consacré, qui a été mis par écrit vers
1200. On estime que dérivent de ce Poema del Cid (appelé
aussi Cantar de Mio Cid) les romances qui se sont
répandus à partir du XIVe siècle et ont été imprimés dès le
début du XVIe. [10]
C’est à partir du
XVIe siècle que la littérature espagnole a été largement
diffusée en Europe. En adaptant la tragédie de Guillén de Castro Las
Mocedades del Cid (Les Enfances du Cid) parue en
1631, Pierre Corneille s’est inscrit dans une longue tradition qu’il a beaucoup
contribué à infléchir : l’histoire est concentrée sur la promesse d’un
mariage entre Rodrigue et Chimène, alors que le Poema del Cid,
qui suit le héros jusqu’à sa mort, commence le récit bien après que ce mariage
ait été célébré.
Nombre d’épopées
germaniques ont été perdues. Dans les fragments qui sont parvenus jusqu’à nous,
il a été possible d’identifier des noms de personnages historiques connus. Les
allusions semblent claires à la période dite « des Grandes Invasions »
(du IVe au VIe siècle). Le célèbre Dietrich de
Bern est sans doute Théodoric le Grand, roi des Ostrogoths, mort en 526, qui
régna à Ravenne. Un autre roi Ostrogoth, Ermanaric, est souvent cité en
relation avec Dietrich ; il appartient pourtant à une autre époque :
il est mort en 375, et n’a jamais quitté l’Est de l’Europe où il régnait. Le
nom d’Ermanaric est cité dans un texte anglais, le poème de Beowulf.[11] Dietrich
apparaît dans le Chant de Hildebrand,[12] un des rares
fragments de la poésie épique allemande qui ait survécu.
D’une manière
générale, la tradition a tendu à comprimer la chronologie, à confondre les
époques, à créer des généalogies fantaisistes. Elle inspire, après l’an mille,
des poèmes où la vérité historique est singulièrement malmenée. C’est le cas,
en particulier, de la Chanson des Nibelungen, composée au XIIe siècle,
où apparaissent aussi bien Attila, roi des Huns, personnage réel qui a laissé
un vif souvenir, que Siegfrid, bien connu par l’Edda [13] islandaise, ou par la Saga des Völsungs [14], mais dont on n’est pas sûr qu’il ait existé en
dehors de la tradition légendaire.
Au-delà d’une
réalité historique singulièrement déformée, on devine la présence de très
anciens mythes. Il faut ici entendre le mot « mythe » dans un sens
très étroit, comme récit situé dans un autre temps, dans un temps des origines.
Il y aurait entre la légende de Siegfrid et l’histoire d’Attila la même
distance qu’entre le mythe de Prométhée et le récit des exploits d’Alexandre le
Grand.
Beowulf présente une situation analogue. Le
poème oppose le héros à des êtres maléfiques dont les pouvoirs semblent
surnaturels ; le merveilleux dépasse ici l’épique : l’adversaire
semble appartenir à un autre monde, au monde des démons. Le dernier exploit de
Beowulf est de mettre fin à la vie d’un dragon. Siegfried, lui aussi, affronte
et tue un dragon ; baigné dans le sang du monstre, il devient
invulnérable. Dans Beowulf, on compare le héros à un
certain Sigemund, qui a également tué un dragon. Le nom se retrouve en
allemand, sous la forme Siegmund. La Saga des Völsungs en
fait le père de Siegfrid. Elle parle aussi de la fille de Siegfried qui sera
sauvagement tuée par Ermanaric, à qui on l’avait mariée de force. S’agit-il du
personnage connu par l’histoire ? On dirait que les poètes utilisent à
leur gré un stock de noms propres venus de divers horizons. Mais il suffirait
de penser qu’il existe plusieurs traditions, éventuellement contradictoires.
Certaines des
versions que nous pouvons lire ont été plus ou moins légèrement christianisées.
Les dieux païens n’y apparaissent pas. Dans la Chanson des Nibelungen,
texte il est vrai assez tardif (XIIIe siècle), la capitale des
Burgondes possède une cathédrale.
Six siècles plus
tard, dans les quatre drames musicaux qui forment L’Anneau du Nibelung,
Richard Wagner (1813-1883) a construit une narration claire ; il a évité
la confusion qui règne sur la tradition. Mais à cette tradition il a emprunté
les éléments les plus anciens : le personnage le plus important dans ces
quatre drames successifs est incontestablement le dieu Wotan. Le mythe domine.
Le succès de
Wagner n’a pas cessé. La musique a sans doute contribué, autant que les
importantes recherches érudites, à faire connaître l’ancienne mythologie
germanique.
La très riche
littérature rédigée en gaélique d’Irlande n’a été connue de toute l’Europe qu’à
l’époque romantique, dans des conditions assez étranges. Les adaptations des
poèmes d’Ossian que le poète écossais James Macpherson a données en anglais ont
d’emblée passé pour des faux. Leur succès, qui a donné lieu à nombres de
traductions (en français, en allemand, en russe…), n’a pas duré très longtemps.
Les textes de la
tradition galloise ont été publiés, eux aussi, au XIXe siècle.
Mais si le Mabinogion, recueil de mythes anciens, n’est sorti de
l’ombre qu’à cette époque, trois contes ont été connus dans toute l’Europe dès
la fin du XIIe siècle, par les versions qu’en a données
Chrétien de Troyes dans trois romans intitulés : Erec, Ivain et Perceval.
C’est aussi du pays de Galles que provient l’histoire de Tristan et Iseut.
LA VOIX DES
TROUBADOURS
Né en 1071 et
mort en 1126, Guilhem ou Guillaume, comte de Poitiers et duc d’Aquitaine, est
le premier poète dont les chansons ont été notées par écrit et sont parvenues
jusqu’à nous. On le considère comme le plus ancien des troubadours.
Nombreux sont ses
successeurs dont le nom, les mélodies et la poétique se répandent dans toute
l’Europe. Le mot français « trouvère » est un calque du mot occitan
« trobador »; le mot allemand « minnesinger »,
littéralement « chanteur de l’amour », fait clairement allusion à un
trait essentiel de la poésie des troubadours.
Ce trait est
essentiel, mais il serait erroné de le donner comme unique. Ce serait oublier
qu’il existe des sirventès, ou satires, genre largement cultivé par différents
poètes, par ceux qui prennent plaisir à critiquer leurs confrères, et aussi par
ceux qui, comme Bertrand de Born, appellent à la haine et à la guerre. Il faut
garder en mémoire les « lais » politiques de Walter von
der Vogelweide. Il faut aussi penser aux chansons de croisade, composées
en langue d’oïl ou en allemand, comme en langue d’oc. La première des huit
croisades a eu lieu en 1099, la dernière, en 1270. L’époque des croisades est
aussi celle des troubadours. Coïncidence. La chanson à thème religieux n’est
pas exclue, comme on le voit chez Folquet de Marseille.
Quel que soit le
domaine abordé, la poésie est étroitement liée à la musique. Les poèmes se
composent de strophes toutes chantées sur une même mélodie.
Un
schéma parmi d’autres, un schéma simple, suppose qu’une première
formule mélodique soit répétée ; les paroles diffèrent. La suite suppose
une formule mélodique nouvelle. Le schéma peut se noter : AA’B. Une
strophe de Bernard de Ventadour donne un bon exemple :
Era.m cosselhatz, senhor,
vos
c’avetz saber e sen:
una domna.m det s’amor,
c’ai amada lonjamen;
mas eras sai de vertat
qu’ilh a autr’ amic privat,
ni anc de
nul companho
companha tan greus no.m fo.[15]
Les troubadours
ont fait preuve d’une formidable inventivité formelle dans la compositions des
schémas strophiques et la répartition des rimes. On a recensé plusieurs
centaines de schémas de strophe différents. Plusieurs, notamment Arnaut Daniel,
ont pratiqué une poésie savante, recherché les mots rares, les rimes
surprenantes, les formules d’apparence obscure.
On retrouvera les
mêmes caractéristiques dans la poésie des trouvères et celle des minnesinger.
Le thème amoureux
est généralement dominant. Il a donné lieu, sur le moment même, à théorisation,
évidemment en latin. Le modèle de la cour seigneuriale est souvent
présent : l’objet d’amour doit être respecté, admiré, comme est la dame du
château. Aussi parle-t-on d’amour « courtois ».
La réalité des
poèmes est infiniment plus riche que ce schéma facile. Les poètes disent le
bonheur d’aimer, parfois sans espoir, la douleur de l’amour trahi, le sentiment
de vivre ardemment, comme on chante avec passion.
Certains d’entre
eux sont entrés dans la légende, comme Jaufré Rudel, à qui l’on doit une
expression devenue symbolique : « amor de
terra lonhdana » (amour de terre lointaine). Jaufré, dit la
tradition, serait parti pour la croisade, afin de voir une dame dont il avait
ouï célébrer la beauté et la valeur. Il arrive malade et meurt entre les bras
de cette dame. Pétrarque, dans son Triomphe de l’Amour a
chanté
Giaufrè Rudel, ch’usò la vela e
’l remo
a cercar la
sua morte.[16]
Avant Pétrarque,
Dante, dans sa Divine Comédie, où il fait le tour de l’autre
monde, avait placé Bertrand de Born en Enfer, Arnault Daniel au
Purgatoire, et Folquet de Marseille au Paradis.
Le chant
des troubadours, répandu dans toute l’Europe, est parti des mêmes lieux d’où, à
la même époque, allait partir le « roman ».
LE
« ROMAN »
En langue d’oc
comme en langue d’oïl le mot « roman » désigne la langue parlée, le
français ou l’occitan, par opposition au latin des clercs. Quand on dit :
« un roman », on entend par là un texte qui adapte un texte latin
dans la langue de tout le monde. Dans le Roman d’Æneas (1160),
par exemple, la narration suit de près celle de l’Enéide de
Virgile ; on retrouve presque tous les épisodes de l’épopée; mais dans le
détail de la rédaction apparaît une grande liberté ; il ne s’agit pas
d’une traduction. C’est avec la même liberté que l’œuvre est, presque aussitôt,
adaptée en allemand.
C’est sous la
forme du roman qu’apparaissent en français des récits d’origine celtique. Les
plus connus sont la légende de Tristan et Yseut, et les récits liés à la cour
du roi Arthur.
Apportée sur le
continent par des conteurs « bretons », l’histoire des amants maudits
est racontée, en français, par deux poètes différents : Thomas, dit Thomas
d’Angleterre, et Béroul. De leurs deux œuvres, il ne nous reste que des fragments.
Le texte de Chrétien de Troyes est perdu. C’est en allemand
que Eilhart von Oberg compose un récit complet. C’est en allemand que
Gottfried von Strasburg entreprend un immense poème qu’il n’aura pas le temps
d’achever. Il faut aussi évoquer de brefs lais, comme le Chèvrefeuille de
Marie de France ou la Folie Tristan dont nous sont parvenues
deux variantes.
Tous ces textes
ont été écrits dans un intervalle de moins de cinquante ans. L’arrivée de
Tristan sur le continent est un événement européen de première importance, que
l’on pourrait, toutes proportions gardées, comparer au succès qu’ont connu
le Quichotte dans les premières années du XVIIe siècle ou Werther à
la fin du XVIIIe.
Les récits qui
mettent en cause le roi Arthur, personnage historique, sont multiples et
dispersés. Chrétien de Troyes s’inspire de contes gallois pour écrire Erec
et Enide, Yvain, Perceval. Ses romans sont très
vite adaptés en allemand. Inachevé, Perceval ou le Conte du Graal donne
lieu à de volumineuses continuations. L’histoire est christianisée : le
« graal », le vase mystérieux dont parle la tradition celtique, est
assimilé par Robert de Boron au calice dont le Christ s’est servi lors de la
dernière Cène. Wolfram von Eschenbach, dans son immense Parzival,
propose une autre interprétation, de caractère ésotérique. Entre le conte de
Chrétien et celui de Wolfram, se sont écoulés vingt ans à peine.
C’est peu de
temps après qu’est rédigé le monumental Lancelot-Graal. Il
s’agit cette fois d’un texte en prose. Arthur y joue un rôle important. Roi
légitime, mais contesté, il impose son pouvoir en mettant à la raison des
vassaux rebelles ; il finit par lutter contre l’empereur de Rome, et en
triompher. Les chevaliers de la Table Ronde l’aident à mettre fin aux
« mauvaises coutumes » qui subsistent encore dans le royaume. L’un
d’eux, Lancelot, que Chrétien de Troyes a révélé dans Le Chevalier à la
Charrette, découvre l’aventure du Graal ; mais il ne pourra pas la
réaliser, car il porte le péché d’être l’amant de la reine Guenièvre, femme du
roi Arthur. C’est son fils Galaad qui mettra un terme à l’aventure du Graal.
Après sa victoire sur Rome, Arthur doit revenir dans son royaume où son neveu
Mordret a provoqué une révolte. Arthur est défait à la bataille
de Salesbières. Il disparaît.
QUELQUES SOMMES
Il y a donc deux
monuments consacrés au Graal. Le premier, en vers, est celui que constituent
le Perceval de Chrétien et ses quatre continuations :
c’est Perceval qui achève l’aventure du Graal. Le second, en prose, est
le Lancelot-Graal, dont le héros est Galaad. Les deux ensembles, au
XVIe siècle, ont été imprimés une fois, puis relativement oubliés.
Un autre monument
rédigé au XIIIe siècle, largement recopié, est imprimé au XVIe siècle, puis,
lui aussi, rapidement oublié. Il aura été traduit en plusieurs langues,
notamment en anglais, par Geoffrey Chaucer.[17]
« Cy est
le rommant de la rose
Ou tout l'art
d'amour est enclose. »
Le livre
raconte comment l’Amant, guidé par Bel Accueil et par Amour,
combattu par Honte, Jalousie, et d’autres, finit par cueillir la
Rose dont il est amoureux. Ces allégories ne sont pas des énigmes à déchiffrer,
mais des personnages, des rôles, ou des attitudes différentes devant
l’existence. Guillaume de Loris, l’auteur des 4000 premiers vers a de l’amour
une conception éthérée, proche de celle de certains troubadours. Son
continuateur, Jean de Meung, voit dans l’amour une ruse de la Nature qui veut seulement
la perpétuation de l’espèce. C’est un érudit qui multiplie les digressions
philosophiques ou mythologiques. Il connaît son Virgile et son Ovide et s’en
inspire largement. Son livre est un « roman » au sens que le mot
avait cent ans plus tôt : il met toute une culture à la portée de ceux qui
ne lisent pas le latin. C’est aussi une véritable encyclopédie.
Aux yeux des
modernes, l’œuvre capitale du XIVe siècle est la Divine
Comédie de Dante (1265-1321), récit d’un voyage que le poète est
supposé faire, avec Virgile pour guide, dans l’autre monde. On visite donc
l’Enfer, le Purgatoire, puis le Paradis. Virgile cède alors sa place à
Béatrice, une femme que Dante a passionnément aimée et à laquelle il a consacré
un petit livre, Vita nuova (Vie nouvelle), suite de
sonnets accompagnée d’un commentaire en prose.
Dante est
également l’auteur d’une importante œuvre en latin. Ouvrages de politique (De Monarchia),
ouvrages de poétique comme le De vulgari eloquentia (De
la poésie en langue moderne), où il rend hommage aux troubadours.
L’Italie de son
temps a d’emblée admiré Dante. Le reste de l’Europe n’a pas suivi. Les
traductions sont rares. Les références, peu nombreuses. C’est seulement au
XVIIIe siècle que le grand poète de l’Italie a commencé à
être considéré comme un auteur majeur de la littérature européenne.
« L’AUTOMNE
DU MOYEN ÂGE »
La littérature
italienne est extrêmement florissante à la fin du Moyen Âge. Deux noms la
dominent, celui de Pétrarque (1304-1374) et celui de Boccace (1313-1365). L’un
et l’autre écrivent en latin aussi bien qu’en italien. L’un et l’autre ont une
profonde admiration pour Dante.
Pétrarque écrit
un Canzoniere, ensemble de sonnets mêlés de
chansons. Il dit les avoir composés « In vita e in morte di
Madonna Laura » (Pendant la vie et la mort de Madame Laure). Laure est
pour lui ce que Béatrice était pour Dante.
Le sonnet est
alors un genre exclusivement italien ; mais la chanson ne se distingue pas
formellement de la chanson des troubadours. Dans ses Trionfi (Triomphes),
triomphe de l’amour, triomphe de la mort… Pétrarque reprend la forme de
la terza rima, que Dante avait utilisée tout au long de la Divine
Comédie.[18]
Pétrarque a
beaucoup écrit en latin. Sa poésie utilise l’hexamètre, forme antique :
une épopée, des épîtres. Dans son œuvre en prose, on peut noter un De viris illustribus (Des
hommes illustres), série de biographies de grands hommes de l’histoire
romaine et des ouvrages de réflexion, comme le De vita solitaria (La
Vie solitaire).
Comme Pétrarque,
Boccace écrit beaucoup en latin. Son De claris mulieribus (Des
Dames de renom [19] ) intéressera aussi bien le poète anglais
Geoffrey Chaucer que l’écrivaine Christine de Pisan qui écrit en français La
Cité des Dames.[20]
Son œuvre
italienne est considérable. Le Décaméron obtient immédiatement
un immense succès, que l’imprimerie confirmera par des traductions françaises,
allemandes, espagnoles… Geoffrey Chaucer, qui a peut-être rencontré
personnellement Boccace, reprend certains de ses motifs dans plusieurs de ses Contes
de Canterbury.
Souvent inspirés
par le livre de Boccace, les Contes de La Fontaine[21] ont
accrédité l’idée que le Décaméron est entièrement un ouvrage
coquin. C’est une grave erreur. Pour s’en persuader, il suffit de lire des
nouvelles comme la cinquième de la quatrième journée, ou la septième de la
dixième journée [22]. Il est vrai que la censure ecclésiastique a
sévi, et, choquée par diverses histoires d’ecclésiastiques paillards, a quelque
peu déformé la réalité.
Comme les Contes
de Canterbury (Canterbury Tales) de Chaucer, le Décaméron représente
l’apogée d’un type d’ouvrage qui a connu un grand succès à travers l’Europe
depuis le XIIe siècle : le recueil de textes brefs
organisé autour d’un thème commun. On pourrait évoquer, comme exemples, dans
des genres très différents, les Lais de Marie de France,
les Miracles de Nostre Dame de Gautier
de Coinci, les nombreuses « branches » qui composent
le Roman de Renart et dont il existe très tôt une
variante allemande, le Libro de Buen Amor (Le
Livre de bon amour) de l’archiprêtre de Hita, le Novellino anonyme,
qui consacre en italien le mot « novella », promis à un avenir
aventureux.[23]
Boccace est aussi
l’auteur d’une monumentale Genealogia Deorum gentilium (La
généalogie des dieux païens) qui est un traité de mythologie grecque.
L’auteur y déclare avoir appris le grec et être en Occident le premier à avoir
lu Homère dans le texte original. Avec lui et son ami Pétrarque commence ce qui
a été appelé le mouvement humaniste. On s’intéresse à la culture antique, on
cherche des manuscrits grecs ; on les traduit. Bientôt on les imprimera.
En même temps, on recherche des statues antiques qui offrent de nouveaux
modèles aux sculpteurs.
L’humanisme est
partie intégrante du mouvement que nous appelons « Renaissance ». Ce
mouvement embrasse toute l’Europe, jusqu’à la Pologne comprise. Si l’on s’en
tient à la littérature, on doit noter qu’il commence à des dates différentes
selon les pays où il se déploie. S’il y a une Renaissance italienne au XIVe siècle,
dans les autres pays il faut plutôt parler d’une Renaissance du XVIe siècle.
A propos des XIVe et
XVe siècles, on a parlé d’un « déclin » du
Moyen âge.[24] L’expression
est sans doute exagérée, mais il est vrai que, en dehors de l’Italie,
si l’on oublie que le Décaméron a connu très vite
un succès européen, on a l’impression que les écrivains innovent peu. On
observe une certaine sclérose, une tendance à la répétition. Dans le domaine du
roman, les grandes inventions datent du XIIe siècle, qui
voit apparaître la forme et son matériau narratif, et du XIIIe siècle, où
se produit le passage à la prose. Les grands textes de cette époque sont
reproduits pratiquement tels quels jusqu’à l’invention de l’imprimerie, dont
ils bénéficieront, mais pour peu de temps. Au XVe siècle les
romans nouveaux qui s’écrivent dans différentes langues se contentent de
reprendre les formules éprouvées. Le phénomène de gigantisme est aussi visible
en littérature qu’en architecture. Les « mystères » composés au XVe siècle
pour des représentations assurées pendant certaines fêtes religieuses par des
confréries de fidèles (et non par des comédiens professionnels) durent
plusieurs jours.
Il se produit, à
travers toute l’Europe, un phénomène assez curieux : bien que nulle
personnalité ne semble s’imposer en poésie en dehors de son propre pays, bien
que chaque littérature nationale ait tendance à se refermer sur elle-même,
toutes les littératures évoluent de la même façon ; partout est à l’œuvre
un travail de classification, de réglementation, qui transforme le métier
poétique en l’application d’une série
de recettes.
Les Leys
d’amors (Lois d’amour), écrites en occitan par Guillaume
Molinier, L’Art de dictier du poète français Eustache
Deschamps sont des traités de versification, qui consacrent la prédominances
des formes fixes, et particulièrement de celles qui, comme la ballade et le
rondeau, supposent la présence d’un refrain. Ce n’est pas par son originalité
formelle que François Villon a conquis la célébrité.
LA
« RENAISSANCE »
L’habitude a été
prise, surtout en France, d’identifier « Renaissance » et XVIe siècle.
A l’échelle européenne, cette confusion est assez problématique.
Le mot
« Renaissance » n’a pas été employé sur le moment ; ce sont les
savants du XIXe siècle qui l’ont introduit. Il est
justifié, dans l’histoire de la culture européenne, par un intérêt nouveau pour
la culture antique, et particulièrement pour la culture grecque. Dans son Pantagruel,
François Rabelais dit simplement : « Maintenant toutes disciplines
sont restituées, les langues instaurées. » C’est notamment le cas de la
langue grecque.
Il ne faut pas se
faire trop d’illusions. Beaucoup de personnes instruites ne savaient guère
cette langue, et lisaient Homère ou Sophocle dans des traductions latines.
C’est en particulier le cas de Michel de Montaigne, essayiste apprécié dans
toute l’Europe, rapidement traduit en anglais, en espagnol, en italien.
Un exemple est
parlant : l’Occident médiéval connaissait l’existence d’Homère, mais
n’était pas en mesure de le lire. Boccace a sans doute été le premier à savoir
assez de grec pour tenter de traduire l’Iliade en latin. Le texte grec est
enfin imprimé, en 1488.
Le mot
« Renaissance » évoque aussi un certain nombre d’événements qui se
sont produits autour de l’année 1500 : les monarchies anglaise, espagnole,
française se sont renforcées ; l’Amérique a été découverte.
Mais surtout l’unité religieuse de la chrétienté a volé en éclats avec la
Réforme protestante. Si l’on néglige quelques exceptions notoires,[25] on
peut se risquer à dire que les pays de langues germaniques s’opposent aux pays
de langues romanes.
Du point de vue
de l’histoire de la littérature, on peut avoir l’impression que la rupture se
situe au milieu du XVIe siècle, voire plus tard. Un indice
parlant est la prolifération du sonnet. Vieille forme italienne, antérieure à
Dante, le sonnet est massivement cultivé à partir du milieu du XVIe en France,
en Angleterre, en Espagne, au Portugal, en Allemagne, en Pologne. Garcilaso de
la Vega, Opitz, Kochanowski, Sęp Szarzyński
ont écrit des sonnets ; Ronsard, Du Bellay, Herrera, Shakespeare,
Spenser, Sidney ont publié des recueils entièrement composés de sonnets.
Le modèle de ces recueils est évidemment le Canzoniere de
Pétrarque, qui a été tout entier traduit en français (1555).
Cette forme, dans
la pensée de nombre de poètes, est censée remplacer toutes les formes fixes en
faveur à la fin du Moyen Âge, comme la ballade et le rondeau, qui, de fait,
cessent pratiquement d’exister. Or beaucoup de ces formes supposent un refrain
et incitent à une composition répétitive. Le sonnet au contraire invite à une
construction rhétorique, par déduction ou contraste. La variante dite
« anglaise »[26] est
tout aussi favorable à cette construction par raisonnement, comme on le voit,
par exemple, dans les sonnets de Shakespeare.
La rupture de la
chrétienté a des conséquences sur la poésie. Partout les Eglises
protestantes, majoritaires en Allemagne et en Scandinavie, minoritaires en
France, choisissent de privilégier sur le latin les langues réellement
vivantes. Dans ces langues, on traduit la Bible, on chante les psaumes, on
compose des chorals.
Par ailleurs les
humanistes rêvent de remettre en usage les formes antiques. Les tentatives d’
introduire la versification quantitative dans les langues vivantes ne donnent
pas de résultats probants. C’est à un plus haut niveau que l’on envisage de
rivaliser avec les Anciens.
ÉPOPÉES
Dans la plupart
des pays d’Europe on entreprend d’imiter Virgile moins dans la construction de
son récit,[27] que
dans sa volonté de réaliser une épopée nationale. Edmund Spenser compose
une Fairie Queen (La Reine des fées), plus proche d’une
mise en scène allégorique que d’un récit continu, mais où le roi Arthur est
constamment présent. La volonté d’exalter la nation éclate dans le titre de
l’épopée de Luís de Camões,[28] Les Lusiades (Os Lusíadas)[29].
L’épopée qui a
connu, à travers toute l’Europe, le plus grand succès est sans contredit
la Gerusalemne liberata (La Jérusalem délivrée) de
Torquato Tasso.[30] Le
récit se déroule à l’époque de la première Croisade et met donc en scène des
chevaliers de toutes les nations, unis dans un but commun : rendre au
culte chrétien les sanctuaires de Palestine dont s’étaient emparé les Arabes
musulmans. C’est, si l’on veut, une épopée de l’Europe chrétienne. Le poète n’a
pas manqué d’y introduire des magiciens, des magiciennes, et, d’autre part, de
belles guerrières semblables à la Camille qui apparaît dans l’Enéide.
Mais, lecteur
attentif d’Aristote et de sa Poétique,[31] Le Tasse est soucieux de
construire une unité de son récit. De ce point de vue il prend ses distances
par rapport à l’autre grande épopée italienne, publiée dès le début du siècle,
le Roland furieux de L’Arioste. Le Roland furieux multiplie
les aventures chevaleresques ; il se construit dans la dispersion, comme
plus d’un récit médiéval. Il n’en aura pas moins, pendant plusieurs siècles, un
énorme succès.
L’opéra apparaît
à l’extrême fin du XVIe siècle. Les compositeurs vont très souvent chercher le
sujet de leurs livrets dans le Roland furieux et La
Jérusalem délivrée. Certains personnages atteignent une dimension
quasi mythique, et notamment des personnages féminins : chez L’Arioste, la
belle Angélique, dont Roland est fou, et la magicienne Alcine ; dans
la Jérusalem, une autre magicienne, Armide, et la
guerrière Clorinde.
Les peintres ne
sont pas demeurés en reste.
Pendant plusieurs
siècles, on continuera de rêver à une épopée à la manière de Virgile. Un détail
s’impose : il faut commencer par énoncer un sujet, en déclarant qu’on le
« chante », puis invoquer la Muse. Les parodies gardent ce trait, qui
se trouve chez Pope(voir The Rape of the Lock (La Boucle
volée) et aussi The Dunciad [32]) ou chez Boileau, qui, dans Le
Lutrin, « chante » lui aussi un objet insignifiant.
Je chante les
combats, et ce prélat terrible
Qui, par ses
longs travaux et sa force invincible.
Dans une illustre
église exerçant son grand cœur,
Fit placer à la
fin un lutrin dans le chœur. […]
Muse, redis-moi
donc quelle ardeur de vengeance
De ces hommes
sacrés rompit l’intelligence […]
La liste serait
longue des tentatives graves qui n’ont convaincu personne et des poèmes
plaisants qui les ont ridiculisées. Le succès de la Henriade de
Voltaire (« Je chante ce héros qui régna sur la France […] Descends
du haut des cieux, auguste Vérité ! ») n’a pas duré bien longtemps.
Si une épopée a
enthousiasmé plus d’un lecteur, c’est Paradise Lost (Le
Paradis perdu), de John Milton, publié en 1667.[33] L’Eglise catholique, par le
biais de l’Index,[34] a
interdit la lecture de ce poème protestant, qui néanmoins, au cours du XVIIIe siècle,
a été traduit plusieurs fois en diverses langues, notamment en français, en
allemand et en polonais.
Le Tasse avait
choisi un sujet emprunté à l’histoire profane, mais sa narration avait
introduit des personnages surnaturels. Milton reprend le récit biblique de la
faute d’Adam et Eve ; il développe largement ce dont la Bible ne parle pas
expressément : la rébellion de l’archange Satan, devenu par là même démon.
Le personnage de Satan, adversaire de Dieu, maître du Pandémonium, ennemi de
l’homme, devient une figure mythique. Nombreux sont, dans tous les pays
d’Europe, les poètes qui l’ont célébré, notamment à l’époque que nous appelons
romantique.
Au XIXe siècle,
le grand récit en vers prend de nouvelles formes ; les poètes mettent en
scène des personnages modestes ; le mot « héros » n’a plus
nécessairement le sens de « personnage héroïque » ; le mot
épopée tend à disparaître. Mais la référence virgilienne n’a pas disparu :
Canto uno chato de Prouvenço.[35]
Pourtant le poète
provençal cherche un autre maître.
Umble escoulan dóu gran Oumèro.[36]
Et ce n’est pas
la Muse qu’il invoque, mais le
Segnour Diéu de
ma patrio
Que nasquères dins la pastriho.[37]
IDYLLES
Dans les
premières années du XVIe siècle Jacopo Sannazaro publie un
poème qui rappelle, s’il en était besoin, un autre aspect de l’œuvre de
Virgile, le côté bucolique. Il l’intitule Arcadia. Le mot sera
repris par beaucoup d’autres.
L’Arcadie est une
région assez sauvage, située au centre du Péloponnèse. On se la représente
comme un pays enchanteur, que parcourent de paisibles troupeaux ; les
bergers chantent et jouent de leurs flûtes rustiques. L’image fait penser à
celle de l’Âge d’or. Le bonheur serait parfait si les bergères pour qui
chantent les bergers n’était pas si cruellement rebelles.
Finalement,
l’atmosphère est ambiguë : ce pays de toutes félicités est aussi un pays
lointain, perdu dans le passé, dans le rêve.
Dans le poème
de Sannazaro, le personnage principal n’est pas né en Arcadie. Il y passe
quelque temps, puis revient dans son pays pour y apprendre que celle qu’il aime
est morte.
Toutes les
idylles n’ont pas une fin si triste. Toujours elles chantent l’amour. Elles
s’écrivent en diverses langues : celles de Garcilaso de la Vega résonnent
au bord du Tage, mais on y voit passer des figures de la mythologie antique.
Les Bergeries de Ronsard mettent en scène des princes français
déguisés en bergers. Spenser, l’auteur de l’épopée The Faerie Queen,
avait d’abord publié un Calendrier des Bergers, qui suit, pendant
les douze mois de l’année, les amours malheureuses de Colin Clout, non sans
faire, comme Ronsard, des portraits de grands personnages.
L’idylle n’est
pas éloignée du roman pastoral. C’est en espagnol que le Portugais Jorge de
Montemayor compose les sept livres de sa Diana, qui met
d’emblée en scène un personnage qu’il qualifie de
« desventurado pastor ».[38] Don Quichotte, dans le roman
de Cervantès, fait un éloge vibrant de ce livre ; d’ailleurs, à la fin de
sa vie, don Quichotte lui-même mène quelque temps une vie toute bucolique,
selon un modèle livresque. Sir Philip Sidney traduit des vers pris dans
la Diana, et les introduit dans son propre roman, qu’il n’intitule
pas par hasard Arcadia.
Publié de 1607 à
1627, laissé inachevé par son auteur, Honoré d’Urfé, le roman L’Astrée,
« où, par plusieurs histoires et soubs personnes de bergers et
d'autres, sont déduits les divers effects de
l'honneste amitié », a connu, lui aussi, un immense succès. Il a pour
cadre, non l’Arcadie, mais le Forez, patrie de l’auteur, qui s’en vante dans la
lettre qu’il adresse, comme prélude de l’œuvre , « à la bergère
Astrée ». Les passions ne sont pas pour autant moins violentes. Calomnié
par un jaloux, le malheureux Céladon est banni par sa maîtresse, la belle
Astrée. Son histoire, comme dans un roman médiéval, en croise mille autres,
dans un enchevêtrement passionnant. Balthazar
Baro, le secrétaire de l’auteur, achève le livre, qui sera plusieurs
fois réédité, traduit en allemand et en italien, puis assez vite oublié.[39] C’est,
en France au moins, le modèle du chef-d’œuvre dont on parle et que très peu de
gens ont lu.
Le mot
« Arcadie » continue à exercer sa séduction. Une académie italienne,
fondée en 1690, porte encore aujourd’hui le nom de Accademia dell’Arcadia. Au
Portugal, l’Arcádia Lusitana a duré moins longtemps :
fondée en 1755, elle a cessé d’être dès 1776, mais une Nova Arcádia est
apparue en 1790 et a poursuivi son action jusqu’en 1994.
ACADEMIES
Les académies ont
commencé à apparaître au XVe siècle en Italie.[40] Le
mot désigne une compagnie de personnes instruites qui se donnent des statuts,
un cérémonial et se fixent des tâches. Les académies se réunissent avec une
certaine régularité pour examiner des questions qui intéressent les lettres,
les sciences ou les arts. Nées d’initiatives privées, elles n’ont pas de
caractère officiel, contrairement à l’Académie française, fondée en 1635 par la
volonté du cardinal de Richelieu.
L’Académie de la
Crusca, à Florence, fondée en 1583, entreprend et mène à bien la rédaction d’un
dictionnaire de la langue italienne. Il s’agit d’exalter la langue nationale,
et d’abord de la « purifier ». « Crusca » désigne le son, une
impureté dont il faut débarrasser la farine ; l’académie choisit de
recommander l’emploi du dialecte toscan, celui qu’ont illustré Dante, Pétrarque
et Boccace. Elle intervient aussi dans des questions de poétique, par exemple
dans le conflit qui oppose les partisans de l’Arioste et ceux du Tasse. Peut-on
fixer les règles de l’épopée ?
Richelieu
imposera à l’Académie française d’exprimer un avis sur Le Cid, qui
connaît un grand succès à Paris ; les remarques de la compagnie portent,
pour une part notable, sur le vocabulaire, mais aussi sur la conformité aux
règles. Les académiciens ont pour tâche de réaliser non seulement un
dictionnaire, mais aussi une grammaire, une rhétorique et une poétique, que le
public attend toujours.
Le modèle reste
celui du latin. Il y a, pense-t-on alors, un bon latin qui se définit par la
correction grammaticale et la pureté du vocabulaire.[41] Les grammairiens
pourchassent les nombreux néologismes du latin médiéval. Il est malheureux
d’innover, parce que la langue est censée avoir atteint, au temps de l’empereur
Auguste, de Virgile, d’Horace et d’Ovide, sa perfection. Cette perfection, elle
la doit aux efforts de tous ceux qui ont travaillé pour l’arracher à sa
barbarie initiale. Ce schème imaginaire produit l’idée qu’il a existé, comme le
dit Voltaire, un « Siècle de Louis XIV ».
Il paraît
nécessaire de suivre l’ exemple latin, et de régulariser les langues
nationales : cette régularisation est le plus souvent comprise comme un
nécessaire appauvrissement : on condamne, on interdit ; on exclut des
mots et des tours.
Le souci de la
pureté de la langue offre un bel exemple à qui veut comprendre l’obsession de
la régularité qui caractérise une grande partie de la littérature européenne au
cours de la période dite « classique ».[42] Il y a des règles pour la
composition d’un poème comme il y en a pour la grammaire. Une poétique, comme
on en écrit en latin ou dans les langues modernes, comporte l’énoncé de règles
de versification, suivi d’une description des genres poétiques, avec mention de
règles propres à chacun d’eux.L’idée d’une poétique est liée à la
publication du petit livre d’Aristote, La Poétique (imprimé en
1508) qui donne lieu à nombre de commentaires. Il faut rappeler que ce livre
est incomplet ; il ne traite que de la tragédie et de l’épopée. On peut le
lire comme une description de ce qui existe : le philosophe regarde, au IVe siècle
avant notre ère, les œuvres des auteurs du passé, et tente de dégager leurs
caractéristiques générales. L’aspect normatif n’est pas absent. C’est justement
celui qui intéresse les savants des XVIe, XVIIe et
XVIIIe siècles, qui s’appuient également sur l’Art
poétique d’Horace. Certaines maximes ont force de loi ; que le
poème ne se disperse pas en digressions, que chaque personnage soit fidèle à
son caractère ; que, de toute façon, tout soit « simple et un »,
« simplex dumtaxat et unum ».
Comme pour ce qui
est de la langue, il va de soi que l’obsession de la régularité ne
domine que partiellement l’histoire de cette période. Il importe de ne pas
perdre de vue que, quoi qu’en aient pensé les doctes de ce temps-là, toutes
sortes d’accommodements ont été réalisés entre ce que semblaient exiger les
modèles antiques et ce que le public appréciait réellement.
C’est pour
l’Académie de Madrid qu’en 1609 l’illustre dramaturge Lope de Vega écrit
son Arte nuevo de hacer comedias (Nouvelle
manière de faire des pièces de théâtre) où il explique pourquoi il lui est
impossible de suivre dans sa pratique tous les préceptes qu’Aristote a
formulés. Les spectateurs protesteraient.
Un point
essentiel est celui du mélange du comique et du tragique. Lope admet la
nécessité théorique d’une distinction qui a existé en Grèce antique et que les
savants de son temps ont tendance à interpréter comme une opposition entre des
pièces qui mettent en scène de grands personnages , accablés par de vrais
malheurs, et d’autres qui donnent à voir des gens du commun, qui peuvent tout
au plus avoir quelques ennuis rapidement dissipés. Mais, dit Lope, le mélange
du tragique et du comique « procure un grand plaisir »
(« deleita mucho »). Et dans nombre de ses pièces il introduit
un « gracioso », c’est-à-dire un bouffon, un personnage qui fait
rire, l’équivalent de ce qu’en Angleterre, à cette époque, on
appelle un « clown ».[43]
LA
TRAGÉDIE « RÉGULIÈRE »
Il se
produit une étonnante coïncidence. A l’époque où certains humanistes rêvent de
faire renaître la tragédie, le théâtre réellement joué se développe avec une
grande vitesse. On voit apparaître nombre de troupes de professionnels,[44] des
spectacles réguliers, des théâtres permanents, par exemple le Théâtre du Globe
à Londres, l’Hôtel de Bourgogne à Paris, ou, dans les villes d’Espagne les
« corrales de comedias » ; il faut évidemment citer
le Teatro Olimpico de la ville de Vicence, réalisation de
l’architecte Palladio. Ce théâtre, construit sur un modèle antique, fut
inauguré en 1585 par une représentation de l’Œdipe roi de Sophocle.[45]
Le théâtre
régulier, permanent, est une innovation. Au Moyen âge, des spectacles étaient
organisés à l’occasion de fêtes, et notamment de fêtes religieuses. Les
mystères étaient joués par des personnes pieuses, membres de confréries. Ils
ont été célébrés en France, en Angleterre... Les autorités les interdisent vers
le milieu du 16e siècle. Seul l’ « auto sacramental »
espagnol poursuit une brillante carrière jusqu’au 18e siècle,
où il est à son tour interdit.
Des
représentations de tragédies régulières ont eu lieu dans des cours royales. A
Blois, en 1556, des amateurs donnent, dans une traduction française, une
tragédie italienne due à Gian Giorgio Trissino (dit, en
français, Le Trissin), dont le sujet est romain et dont la forme est celle de
la tragédie grecque, la Sophonisbe.[46] C’est en 1578 qu’est jouée,
à Varsovie, devant la cour royale, la tragédie de Jan Kochanowski Odprawa posłów greckich (Le
renvoi des ambassadeurs grecs).[47] Là aussi le modèle grec est
strictement suivi : les épisodes déclamés alternent avec les chants du
chœur.
Il n’en va pas de
même dans les théâtres ouverts à tous. Le modèle grec s’éloigne.
En Espagne, le
mot « tragédie » ne sert qu’exceptionnellement à caractériser une
pièce de théâtre. Le mot « comedia » recouvre tout. La pièce se
compose généralement non pas de cinq actes, mais de trois
« journées », ce qui signifie que la fameuse unité de temps, dont les
savants croient lire la nécessité dans la Poétique d’Aristote,
ne préoccupe personne. Le lieu de la scène change constamment ; l’unité de
lieu est elle aussi un fantôme. Seule l’unité d’action demeure, qui est visible
dans la subordination d’un ensemble complexe d’événements au dénouement qui résout
la crise initiale. L’unité de ton n’est évidemment pas requise.
La
« comedia » espagnole a fourni du matériau aux dramaturges français
pendant la première moitié du XVIIe siècle. Corneille
tire de textes espagnols Le Cid, mais aussi ses comédies Le
Menteur, et La Suite du menteur.[48] Le Saint-Genest de
Rotrou s’appuie sur une pièce de Lope de Vega.[49] Le texte du Burlador de
Sevilla (Le Trompeur de Séville), de Tirso de Molina, passe par
l’Italie avant d’être imité en France par divers auteurs, puis
repris et transformé par Molière dans son Dom Juan.
Pour ce qui est
du théâtre anglais, il semble avoir été à peu près ignoré sur le continent, si
l’on excepte des tournées en Allemagne de comédiens anglais qui auraient joué,
en anglais, une version brève de Hamlet.
En retour, c’est
d’Allemagne que vient le petit livre à partir duquel Christopher Marlowe a
composé The Tragical History of Life & Death of
Doctor Faustus (La Tragique Histoire de la vie et de la mort
du Docteur Faust).[50]
D’une manière
générale, les écrivains ne répugnent pas à utiliser des sources
étrangères : Shakespeare, pour son Hamlet, reprend, et
transforme une très ancienne histoire, rapportée par François de Belleforest ; Othello,
Roméo et Juliette s’appuient sur des nouvelles italiennes, comme la
plupart des comédies. Les théâtres longtemps fermés rouvrent après la mort de
Cromwell (1660). De nouvelles tragédies apparaissent, de forme toujours aussi
libre. Plusieurs d’entre elles utilisent des sources de langue française :
le Titus and Berenice de Thomas Otway est joué en 1676,
c’est-à-dire juste six ans après les premières représentations de la tragédie
de Racine et de celle que Corneille avait intitulée Tite et
Bérénice. On joue aussi beaucoup Shakespeare, non sans réviser
certains textes. Nahum Tate, poète lauréat, donne du Roi Lear une
version plus simple et surtout moins désespérante, qui sera seule représentée
jusqu’à l’époque romantique.
Comme dans toute
l’Europe, on joue des opéras.
Un des traits
fondamentaux de la tragédie grecque est la co-présence de la poésie et de la
musique. L’Europe classique n’est pas arrivée, sauf exception, à maintenir
cette alliance. Le désir de ressusciter la forme antique a donné lieu à deux
genres différents : la tragédie, où l’on ne fait que déclamer, et l’opéra,
où l’on ne fait que chanter.
Les premiers
opéras[51] apparaissent
en Italie au début du XVIIe siècle. Ils se jouent devant de
petits auditoires. C’est seulement au milieu du siècle qu’ils commencent à
attirer un large public, pour lequel sont construits des théâtres spéciaux. Ils
se répandent en France, en Allemagne, en Espagne.
L’opéra est un
spectacle de prestige. Il suppose des décors impressionnants, des changements
relativement nombreux, des « machines » grâce auxquelles on peut
montrer des images invraisemblables : monstres divers, chevaux volants,
apparitions célestes, etc. Il ne peut être question, dans ces conditions,
d’unité de lieu et encore moins de liaison des scènes. On emploie pourtant, en
France, pour parler d’opéras, le mot « tragédie » ; on parle de
« tragédie lyrique ».
Dans les
tragédies dites « régulières », tragédies sans musique, on observe
« la liaison des scènes ». Cette pratique suppose que le plateau ne
soit jamais vide au cours d’un acte. Un des personnages qui figurent dans une
scène donnée doit rester en place dans la scène suivante. Corneille estime
qu’il ne s’agit pas d’une règle, mais que c’est « un grand
ornement dans un poème, et qui sert beaucoup à former une continuité dans la
représentation ». Racine, amené à introduire dans son Athalie des
chœurs à l’antique, se félicite de pouvoir ainsi obtenir, comme les poètes
grecs « cette continuité d’action qui fait que leur théâtre ne demeure
jamais vide. » Cette liaison des scènes est une préoccupation esthétique
plus que la conséquence d’une déduction abstraite.
On retrouve alors
la préoccupation d’Aristote : il faut que la narration soit bien
enchaînée, que chaque nouvel événement soit la conséquence de ceux qui
précèdent. C’est pourquoi les poètes classiques n’hésitent pas à déformer les
données de l’Histoire.
Leurs
contemporains anglais sont parfois tentés par cette manière de voir les choses.
Deux exemples peuvent être invoqués. Nahum Tate recompose le Roi Lear.
Il ne se contente pas de modifier le dénouement. Il tente de maîtriser la
double action que Shakespeare avait prévue : le roi Lear est en butte à
l’hostilité de ses filles qui le réduisent à la misère ; le duc de
Gloucester connaît un sort analogue à cause de son fils Edgar ; mais il
est protégé par son autre fils Edmond, qu’il a chassé à la suite de
calomnies ; de la même façon, Lear pourrait être sauvé par sa troisième
file, Cordélia. Tate a l’idée de faire d’Edmond un amoureux de Cordélia.
L’intrigue se resserre. Il reste à supprimer le rôle du bouffon, à modifier le
dénouement, en mariant Edmond et Cordelia. Malgré quelques changements de
décor, on a une tragédie à peu près régulière.
John Dryden aime
le « drame héroïque » foisonnant d’épisodes qui met en jeu des
personnages en grand nombre. Il a pourtant écrit, avec All for Love or
the World Well Lost,[52] une pièce qu’il
intitule lui-même « tragedy ». Le piquant est que, pour ce faire, il
reprend la donnée de la tragédie de Shakespeare Antoine et Cléopâtre.
Il la recompose entièrement : alors que Shakespeare prenait son récit
presque au début des longues amours d’Antoine et de Cléopâtre et suivait la
plupart des péripéties de cette passion, liée à l’histoire compliquée des
guerres civiles entre Romains, Dryden commence par la bataille
d’Actium, défaite définitive d’Antoine qui consacre à jamais le pouvoir
d’Octave, le futur Auguste. On observe deux conséquences de cette
décision : d’une part, tous les événements antérieurs à la bataille, que
Shakespeare, la plupart du temps, montrait sur la scène, ne font plus l’objet
que de brefs récits ou d’allusions rapides ; d’autre part, la dialectique,
c’est-à-dire la discussion de points de vue divers, joue un rôle de premier
plan, et les récits ou allusions deviennent des arguments pour étayer des
thèses opposées.
Sans que Dryden y
soit pour rien, la tragédie à la française va, tout au long du XVIIIe siècle,
évoluer, notamment chez Voltaire, vers la dissertation simple.
Heureusement pour
lui, John Dryden avait une passion pour les romans. Il faut dire que, malgré la
réticence de plusieurs savants, malgré la disparition momentanée du Graal, la
tradition médiévale se poursuivait.
LE ROMAN, UNE
ÉPOPÉE EN PROSE
La redécouverte
de la littérature grecque ne révèle pas seulement des épopées et des tragédies,
mais aussi des narrations d’époque assez tardive que l’on baptise d’emblée, en
dépit de l’étymologie, « romans ». Les plus célèbres sont sans doute le Théagène
et Chariclée d’Héliodore et le Daphnis et Chloé de
Longus, composés l’un et l’autre dans les premiers siècles de notre ère. Tous
deux ont été traduits en français par Jacques Amyot, dont Montaigne et Racine
ont apprécié le talent. Très vite sont réalisées des traductions en latin, en
italien, en allemand, en polonais. Ces œuvres riches en aventures ont servi de
modèle à bien des romans supposés se passer dans une Antiquité de fantaisie,
comme l’Arcadia de Philip Sidney, Le Grand Cyrus et
la Clélie de Madeleine de Scudéry, [53] ou encore L’Astrée d’Honoré
d’Urfé.
Les romans
arthuriens sont imprimés : publié dès 1485, Le Morte d’Arthur,
de Thomas Malory, reprend, en anglais, l’ensemble du cycle. Il paraît en France
un Lancelot et un Perceval. Leur succès ne
semble guère avoir été durable.
La tradition
médiévale n’est pas pour autant interrompue. Huon de Bordeaux est
plus d’une fois réédité.
Publié en 1508,
le roman de chevalerie Amadis de Gaule, adaptation en espagnol d’un
texte portugais aujourd’hui introuvable, est traduit en français dès
1540 ; cette traduction est à son tour traduite en anglais. Bernardo
Tasso, le propre père de Torquato Tasso, le transforme en un long poème
intitulé Amadigi. Et c’est à Amadis, « le beau
ténébreux »,[54] qu’est
consacré un opéra de Lully (1684).
Dans un genre
très différent, un succès analogue attend le petit roman Lazarillo de
Tormes(1554), traduit en français (1561), en anglais (1568), en allemand
(1617), en italien (1622).
Le Lazarillo passe
pour le plus ancien des romans « picaresques », genre typiquement
espagnol, bien qu’il ait été partout imité. C’est la biographie d’un jeune
homme né en bas de l’échelle sociale et qui parvient à subsister par divers
moyens éventuellement douteux. Le récit se présente donc comme une série
d’aventures ; la logique des enchaînements échappe, parce que tout est
mené par les caprices de la Fortune.
Le roman
picaresque est illustré par le Guzman d’Alfarache, publié en 1599,
traduit en français dès l’année suivante. Le terme « picaro », dont
dérive l’adjectif, désigne un fripon. Le roman picaresque conduit le lecteur à
travers des mondes sociaux très différents, mais particulièrement dans celui des
voleurs. Comme le Lazarillo, le Guzman est raconté
à la première personne. C’est, si l’on veut, un roman-mémoires. Ce trait est
essentiel à la difficile définition du roman picaresque. Il se retrouve,
évidemment, dans l’Historia de la
vida del Buscón, llamado don
Pablos; ejemplo de vagamundos y espejo de tacaños,[55] de
Francisco de Quevedo (1626). La règle du jeu est la même : il s’agit de
faire se succéder des aventures éventuellement mal cousues les unes aux autres.
On citerait sans
peine un nombre impressionnant de romans qui suivent ce principe. Le
Page disgracié (1643), de Tristan l’Hermite,[56] est très probablement
autobiographique ; c’est pourquoi on s’étonne d’y retrouver tous les
poncifs du genre, et habilement racontés. Le Simplicius
Simplicissimus (1668) de Hans Jakob Christoffel von Grimmelshausen
porte un titre parlant[57] :
le décor que fournit l’Allemagne en proie à l’effroyable Guerre de Trente Ans
donne au héros d’abord assez naïf l’occasion d’apprendre à ses dépens tout ce
qu’il faut de malice pour simplement pouvoir rester en vie. Du même
Grimmelshausen, le roman plus bref intitulé Mère Courage, qui joue
sur les mêmes thèmes, a fourni à Bertolt Brecht un titre pour une pièce qui
s’organise selon une tout autre intrigue.
Longtemps fort
apprécié, le roman de Le Sage Gil Blas de Santillane (1715-1735)
a tous les traits du roman picaresque, mais légèrement gommés. C’est pourquoi
sans doute il a plu en son temps : il évite les détails grossiers et la
pègre a chez lui un air de bonne compagnie. C’est à ce livre, qu’il traduit
lui-même en anglais, que se réfère Tobias Smollett, auteur de Roderick
Random (1748). La littérature anglaise est riche en ouvrages
analogues, qu’il n’est pas impossible de qualifier de
« picaresques » : Moll Flanders (1722) de
Daniel De Foe,[58] Tom
Jones (1749) de Henry Fielding. La formule se poursuit au XIXe siècle,
avec certains des grands romans de Charles Dickens comme David
Copperfield.
La publication
de El ingenioso hidalgo don Quixote de la
Mancha (L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche ),
de Miguel de Cervantes, est d’emblée un événement à l’échelle européenne. Le
livre a paru en deux parties (1605 et 1615). Les traductions ne tardent pas à
se multiplier.
Le Quichotte n’est
certainement pas un roman picaresque. Ce n’est pas non plus un roman à la
première personne. L’un de ses charmes les plus sûrs réside justement dans la
fantaisie avec laquelle il joue de l’identité d’un narrateur insaisissable. Don
Quichotte est un lecteur, un lecteur qui serait entré dans le monde des livres.
Il se passionne pour les romans de chevalerie. Son premier souci, lorsqu’il
part sur les routes pour courir des aventures semblables à celles de ses héros
favoris, est de se représenter la page dans laquelle ses exploits seront
racontés par un narrateur futur. Il ne s’étonne nullement, dans la seconde
partie du roman, de rencontrer des personnages qui ont lu la première partie et
le connaissent à travers elle sans l’avoir jamais vu de leurs yeux. Par
ailleurs, le narrateur qui, sans appartenir au monde de la fiction et sans
employer la première personne, se charge de raconter l’histoire, en vient à
prétendre, lorsqu’il se découvre, qu’il n’a rien fait que de reprendre le récit
écrit autrefois en arabe par un certain Cid Hamet Ben-Engeli. Et il donne la
parole à la plume de ce personnage.
Le héros vit dans
le monde moderne, mais le voit à travers ses lectures. Il prend une auberge
pour un château, des moulins pour des géants agressifs. Sa naïveté le rend
ridicule. On a longtemps voulu voir dans le livre une satire des romans de
chevalerie. D’autres lecteurs ont été plus sensibles à la force de la critique
sociale ou à l’enthousiasme que peut provoquer l’inébranlable idéalisme du
personnage.
Le livre comporte
d’importantes réflexions sur des questions de littérature. On peut s’étonner de
voir l’éloge qui y est fait du roman Amadis de Gaule. Don
Quichotte lui-même en est fou, évidemment ; mais le curé, qui examine sa
bibliothèque et jette plus d’un livre au feu[59] se garde bien de
condamner Amadis, et sauve naturellement le roman
pastoral Diana de Montemayor. Cervantès l’approuve-t-il ?
On peut le penser.
Les romans de
chevalerie s’écrivent souvent dans un style compliqué. Don Quichotte est
admiratif de formules comme : « La raison de la déraison qu’à ma
raison vous faites, affaiblit tellement ma raison qu’avec raison je me plains
de votre beauté. »[60] Il
est peu probable que Cervantès partage son enthousiasme. Il n’est pas
impossible qu’il ait lui-même cuisiné cette phrase, à des fins de parodie. Et
il ne serait pas le seul à trouver déplorable ce que plus d’un de ses
contemporains appelle des « extravagances ».
LA PASSION DE LA
« POINTE »
Ce genre de
formule surprenante, dans l’Espagne du XVIIe siècle, s’appelait
« agudeza ». En France, on disait « pointe ». Le mot
italien « concetto » était largement compris ; on pouvait
l’angliciser en « conceit ».
Le goût de la
virtuosité stylistique apparaît en plusieurs lieux, tout au long des XVIe et
XVIIe siècles. Plusieurs académies se sont efforcées de le
combattre. L’Académie de l’Arcadie, fondée à Rome en 1690, se donne pour tâche
de provoquer un retour à la simplicité du style. Elle estime avoir
pour adversaires les disciples du poète Giambattista Marino [61] (1569-1625),
grand maître du « concetto ».
C’est en Espagne
que la pratique de l’ « agudeza » a été la plus vive. Lope de Vega,
Luis de Gongora, Francisco de Quevedo ont suscité une grande admiration ;
Baltazar Gracián a publié en 1642 un traité intitulé : Agudeza y arte de ingenio (La
pointe ou l’art du génie).[62]
En adaptant la
pièce de Guillen de Castro intitulée Las Mocedades del Cid (Les
Enfances du Cid), Pierre Corneille n’a pas manqué de traduire quelques
expressions hardies. Après la mort de son père, Chimène demande justice au roi.
Elle décrit le cadavre.
|
Yo llegué casi sin vida, |
|
y sin alma ¡triste yo! |
|
a mi padre, que me habló |
|
por la boca de la herida. |
|
Atajóle la razón |
|
la muerte, que fue cruel, |
|
y escrivió en este papel |
|
con sangre mi obligación.[63] |
Corneille fait
dire à la malheureuse :
Son
flanc étoit ouvert ; et pour mieux m’émouvoir,
Son sang sur la
poussière écrivoit mon devoir ;
Ou plutôt sa
valeur en cet état réduite
Me parloit par
sa plaie, et hâtoit ma poursuite ;
Et pour se faire
entendre au plus juste des rois,
Par cette triste
bouche elle empruntoit ma voix.
La blessure est
une bouche, donc elle parle. C’est métaphoriquement que la blessure est une
bouche ; il faut oublier ce détail. La pointe, ici, comme souvent, se
construit par deux opérations successives : on confond d’abord deux sens
possibles d’un mot, puis on déduit les conséquences de cette confusion.
Corneille va plus
loin : c’est de cette bouche que sort la voix de Chimène.
Cette brève
analyse aide à comprendre la formule par laquelle Gracián définit l’
« agudeza » :
« un acto del entendimiento que expresa la correspondencia que
se halla entre los objetos » (un acte de l’entendement qui
exprime la correspondance qui se trouve entre les objets).
C’est le produit
d’un travail intellectuel. Aussi nombre d’auteurs lui ont-ils reproché un
caractère artificiel qui, disent-ils, ne s’accorde pas avec la sincérité que
l’on doit exiger d’un poète.
Souvent la pointe
s’étend sur plusieurs phrases. Le sonnet lui convient particulièrement, comme
on le voit chez Gongora et Quevedo. Quand on parle de la « pointe »
d’un sonnet, on peut aussi désigner le dernier vers, la « chute ».
Mais il est
possible que la pointe tienne en trois mots. Hamlet dit simplement :
To die,
to sleep ; perchance to dream.
Mourir,
dormir ; peut-être rêver.
La mort est la
même chose que le sommeil ; donc elle peut comporter des cauchemars, de
ces visions terrifiantes auxquelles le spectre avait fait allusion dès le début
de la pièce.
La pointe se
construit dans une parfaite indifférence aux catégories de sérieux et de badin.
Paradoxalement, les subtilités de la théologie donnent l’occasion d’en
produire. Dante, trois siècles plus tôt, s’adressait à la Vierge Marie en
l’appelant :
« Figlia del tuo figlio ». La Vierge,
comme toutes les créatures humaines fait partie des enfants de Dieu. Donc elle
est fille de Dieu. Mais elle est aussi mère de Jésus, qui est Dieu. Donc elle
est fille de son fils.
On joue sur
la polysémie des mots, comme dans la figure de style appelée
« syllepse ». La formule « Rome n’est plus dans Rome » a
inspiré plus d’un sonnet, avant que Corneille ne s’en empare, dans sa
tragédie Sertorius. La Rome éternelle, dont nous avons une
idée grandiose, ne ressemble pas à la Rome moderne, champ de ruines. C’est le
même mot, ce n’est pas la même chose.
Les auteurs
qui recherchent la pointe utilisent aussi d’autres procédés, dont plusieurs
sont décrits dans les traités de rhétorique. L’oxymore en est un, peut-être
le plus simple. On en trouve, par exemple, proposés dans un but
polémique, chez Philip Sidney : où il est question de poètes qui ne
cessent de parler
Of
living deaths, deare wounds,
faire storms & freesing fires.[64]
L’auteur veut se
distinguer des poètes qui aiment ces expressions chantournées; il veut,
lui, parler simplement, sans artifices, pour dire un amour vrai.
Il est difficile
de trouver un mot qui nomme sans équivoque l’ensemble du mouvement qui a touché
la poésie européenne au XVIe et XVIIe siècles.
On pourrait
parler d’anti-pétrarquisme, étant admis que les adversaires du style pointu
s’en prennent non à Pétrarque, mais à ses imitateurs. Mais Gracián ne dédaigne
pas de citer Pétrarque lui-même.
On a pu parler de
« maniérisme », en reprenant un mot dont se servent les historiens de
l’art pour décrire un courant qui a joué un grand rôle dans la peinture de
cette époque, et notamment dans la peinture italienne.
« Marinisme »
ou « gongorisme », trop nettement liés à des individus, ne sont pas
des termes assez généraux.
« Baroque »
l’est peut-être trop. Il ne faut pas oublier que, dans cet emploi, le mot est
récent. Emprunté, comme « maniérisme », aux historiens de l’art, et
particulièrement aux historiens de l’architecture, le mot, au XIXe siècle,
a servi à des savants allemands pour faire ressortir l’originalité de la poésie
qui s’est écrite dans leur langue au cours du XVIIe siècle.
Repris par des savants français, il a permis une nouvelle lecture de la
littérature française de la première moitié du XVIIe siècle,
qui n’apparaît plus simplement comme un « pré-classicisme »,
c’est-à-dire une ébauche maladroite du classicisme.
LA COMÉDIE
Pas plus que
Cervantès, Molière n’apprécie les pointes. Dans son Misanthrope, un
personnage récite un sonnet dont la chute est :
Belle
Phylis, on désespère
Alors
qu’on espère toujours.[65]
Le héros de la
pièce n’a pas de mots assez durs pour ces vers affectés. Il y voit à l’œuvre
« le méchant goût du siècle », auquel il oppose la sagesse de
« nos pères ».
La comédie a pour
mission d’épingler les vices du temps. Castigat ridendo mores. Cette
célèbre formule, dont on ne connaît pas l’auteur, définit la mission
de la comédie : « Elle corrige les mœurs en riant. » Elle a été
fabriquée à la fin du XVIIe siècle. Tout se passe comme si la
comédie avait besoin de respectabilité et trouvait dans la morale le moyen d’en
acquérir.
Depuis le début
du XVIe siècle, on constate l’existence de deux
traditions : l’une, savante, bien attestée ; l’autre, populaire, plus
difficile à saisir. La tradition savante est en relation avec le théâtre latin.
L’Arioste, Machiavel ne sont pas seulement connus, l’un pour son épopée,
l’autre pour ses écrits politiques (Le Prince). Ils ont écrit chacun
plusieurs comédies qui racontent des histoires de tromperies. Comédies
d’intrigue.
Dans la comédie
populaire, les textes sont improvisés ; les « lazzi » abondent.[66] La
comédie italienne se répand en Europe, et notamment en France : une troupe
est installée de manière régulière à Paris. L’Allemagne a sa propre
tradition : mais le Hanswurst ressemble fort à Arlequin. On
observe partout en Europe une réaction contre ces spectacles où, pour faire
rire, tous les moyens sont bons, même les plus grossiers. Lorsque Racine publie
son unique comédie, Les Plaideurs, il se félicite dans sa
préface d’avoir évité les « sales équivoques » que l’on entend
partout.
On a beaucoup dit
que Molière est le premier qui ait amené la comédie à un niveau qui la rende
respectable.[67] C’est
un point de vue très français : on ignore la comédie anglaise, celle de
Shakespeare et celle de Ben Jonson ; on n’a pas de la comédie espagnole
une idée très favorable.
Le Misanthrope offre l’exemple d’une haute comédie,
qui décrit avec précision les caractères et, par ce biais, ouvre la voie à une
réflexion morale.
On note, de
fait, que, chez Molière, les titres des comédies mettent souvent en évidence un
trait de caractère ou ce qu’il est convenu d’appeler « un type
social », et laissent apercevoir quelque chose qui rappelle la pratique de
la satire : un personnage qui, sans ressembler à personne en particulier,
peut représenter à lui tout seul toute une catégorie d’individus. On
évoque L’Avare, Le Bourgeois gentilhomme, Le
Malade imaginaire… Par un mouvement inverse, le nom de Tartufe,
supposé être un nom propre, devient un nom commun. La même chose est arrivée au
personnage principal de L’Avare ; on dit « un
harpagon ».
Déjà Corneille
avait donné le nom d’un type moral, « le Menteur », à ce que son
modèle espagnol avait appelé plus abstraitement La
Verdad sospechosa ( La Vérité suspecte). Après
Molière, les titres qui laissent attendre une étude de caractère se
multiplient. En France, par exemple, Le Joueur, de Regnard
(1696), Le Glorieux, de Destouches (1732), Le Méchant,
de Gresset (1747), toutes pièces qui ont connu un certain succès.
La comédie
anglaise de la Restauration, c’est-à-dire de la période qui commence en 1660,
après la mort de Cromwell, joue aussi de ces titres parlants, témoins The
Man of Mode (L’Homme à la mode.1676), de Sir George
Etherege, The Old Bachelor (Le Vieux Garçon. 1693),
de William Congreve, The Plain Dealer (L’homme sans
détours.1676) de William Wycherley. [68]
On retrouve le
même procédé, cinquante ans plus tard, chez Goldoni : La
Locandiera (La belle Aubergiste. 1753), I Rusteghi (Les
Rustres. 1760) ou Le Bourru bienfaisant (1771), pièce
écrite en français.
Les auteurs
allemands ne demeurent pas en reste. Gellert écrit Die Betschwester (La
Bigote. 1745) ; Lessing, Der Junge
Gelehrte (Le Jeune Savant.1748).
Qu’on les
considère comme des comédies de caractère, axées sur la description en action
d’un individu supposé typique, ou comme des comédies de mœurs, qui
s’intéressent surtout à un milieu, ces pièces n’accordent en général qu’une
relative importance à la construction de l’intrigue. Elles ne craignent pas
d’utiliser des procédés rebattus : le mariage contrarié, la
« reconnaissance »…[69]
Il est possible
de mettre la comédie classique en relation avec les galeries de portraits que
l’on trouve à l’état pur dans des ouvrages comme Les Caractères de
La Bruyère, ouvrages de moralistes, mais aussi avec la satire, illustrée par
Horace dans la Rome antique, par Boileau dans la France de Louis XIV. On
trouvera nombre de satires dans la littérature anglaise du XVIIIe siècle :
Alexander Pope est un maître du genre.
On peut aussi
suggérer une analogie avec la fable. La fable est un genre qui semble avoir
toujours existé, en grec, en latin, dans d’autres langues. La Fontaine, à la
fin du XVIIe siècle a rendu son éclat à ce genre longtemps un
peu négligé. Après lui, les recueils de fables se multiplient dans toutes les
littératures d’Europe. On peut citer Christian Fürchtegott Gellert, qui publie
en 1746 ses Fabeln und Erzählungen (Fables et
Contes), et qui, non content de s’illustrer par des comédies, a tenté de
théoriser la « comédie émouvante » dans son écrit latin Pro comoedia commovente ;
Tomaso de Iriarte, dont les Fábulas literarias (1782) ont
fait l’objet de nombreuses traductions ; Ignacy Krasicki, auteur de Fables
et paraboles (Bajki i przypowieści. 1779),
et aussi de satires et du premier roman écrit en polonais, Mikołaja Doświadczyńskiego przypadki [70] (Aventures de Nicolas Doswiadczynski) . Ivan Krylov publie en
1809 un recueil de fables qui lui procure immédiatement la gloire.
Si ces auteurs
reprennent parfois un motif déjà traité par La Fontaine ou par des auteurs
antiques, une grande partie de leur œuvre est tout à fait originale. On ne
trouve par exemple nulle part ailleurs l’équivalent de la fable de Krylov Le
cochon au pied du chêne.
Plus d’une
comédie proclame, par son titre même, qu’elle est destinée à instruire. Molière
a donné L’Ecole des femmes après L’Ecole des
Maris . On doit à Marivaux une Ecole des mères. Nivelle de
la Chaussée écrit, lui aussi, une Ecole des mères ; il y
ajoute une Ecole des amis et une Ecole de la
jeunesse. On peut penser que Sheridan, lorsqu’il a écrit
son Ecole de la médisance (School for Scandal),
n’était pas loin de parodier cette mode.
L’intention
pédagogique est plus visible dans la fable. Elle amène parfois l’écrivain à
modifier une anecdote pour sauver la morale. L’illustre Lessing, écrivant en
prose sa propre version du Corbeau et du Renard, remplace le fromage par un
morceau de viande empoisonnée ; le Renard, qui est le voleur, sera
cruellement puni ; et la morale triomphe.
Les mots
« morale », « moralité », quand il est question de fables,
sont fâcheusement polysémiques. La morale d’une fable peut inviter à pratiquer
la vertu. Il arrive, et souvent, qu’elle se borne à constater que la vertu
n’est pas pratiquée.
La comédie de
Lesage, Turcaret (1709), se termine aussi bien que le Tartufe de
Molière : le financier sans scrupules, escroc de grande envergure, est
enfin ruiné ; il l’avait bien mérité ; mais son valet a réussi à lui
voler une forte somme, et peut dire : « Voilà le règne de M. Turcaret
fini ; le mien va commencer ».
Le XVIIIe siècle,
célèbre pour son optimisme, a produit plus d’un moraliste désenchanté.
Il a aussi donné
naissance à un genre qu’on a peut-être tort d’appeler « comédie
larmoyante ». On a employé le mot à propos de Nivelle de la Chaussée, dont
la notoriété n’a guère duré. C’est un synonyme méprisant de la
« comoedia commovens » dont a traité Gellert. On devrait
privilégier l’expression « comédie sérieuse », qui a servi à
caractériser la Minna von Barnhelm de Lessing ou certaines
pièces de Sedaine, et qui n’est pas sans ressembler au « drame
bourgeois » que prônait Diderot.
Si, à l’époque de
la Renaissance, on aimait opposer, à la tragédie qui mettait en scène des
nobles, la comédie qui montrait des bourgeois, l’idée du drame bourgeois laisse
entendre que le malheur existe aussi dans les couches modestes de la société.
Beaumarchais, dans son Barbier de Séville et dans
son Mariage de Figaro, n’appuie pas vraiment sur la corde sensible,
sinon dans certains monologues, où l’ordre social est contesté. Les nobles se
sont donné « la peine de naître ». La tragédie fait partie de leurs
privilèges.
Schiller le leur
arrache en composant un « bürgerliches Trauerspiel » (une
tragédie bourgeoise) intitulée Kabale und Liebe (Intrigue
et amour). Le mot traditionnel « Trauerspiel » vient d’une
manière de calembour ; il garde les premières lettres du mot
« tragédie » (« Tragödie » en allemand), et exhibe un sens
qui est « jeu de deuil ». C’est le contraire du mot
« Lustspiel », « jeu de joie, qui équivaut à
« comédie ». L’oxymore « bürgerliches Trauerspiel »
est un coup porté à la sacro-sainte théorie des genres.
PRESTIGES DU
CONTE
A côté de ses
fables, La Fontaine a écrit des Contes qui lui ont valu
quelques ennuis parce qu’il lui arrivait d’y être léger, voire licencieux.
Charles Perrault
est, lui, toujours décent. Aussi a-t-il fait école. Tout au long du XVIIIe siècle,
on a vu paraître abondance de contes de fées. On doit L’Oiseau
bleu à Madame d’Aulnoy, La Belle et la Bête à
Madame Leprince de Beaumont.[71]
Voltaire a
composé des contes envers aussi bien qu’en prose.
Les histoires
d’enchanteurs passionnent certain public. Christophe Wieland donne en 1780 un
long poème intitulé Oberon. Il s’inspire de Huon de
Bordeaux, une chanson de geste qui n’a pas été oubliée.[72] Il se trouve des critiques
pour estimer que ce poème est « romantique ».[73]
Le XVIIIe siècle
commence à peine lorsqu’Antoine Galland publie sa traduction des Mille
et Une Nuits, contes arabes. Sa traduction est beaucoup plus
fidèle qu’on ne l’a dit. Elle provoque une série de pastiches, où l’Orient, le
Proche Orient, est traité avec une certaine désinvolture. L’imaginaire européen
a été très copieusement nourri de ces figures. Le public cultivé peut jouer de
la distance : ce monde de djinns et de péris n’est pas le sien. ; mais les
sortilèges de l’Orient sont venus rejoindre les merveilles du roman
de chevalerie, que le comte de Tressan, à la fin du siècle, adapte en français
moderne.
Les contes
orientaux ont proliféré dans tous les domaines et servi à toutes les finalités
que ce siècle respectait. Il arrive que le décor oriental soit utilisé à des
fins de critique sociale (on songe au Zadig de Voltaire
ou aux Lettres persanes de Montesquieu). Il sert naturellement
le goût pour les fantaisies érotiques, comme Le Sopha de
Crébillon fils ou Les Bijoux indiscrets de Diderot. Il est
l’un des premiers domaines où le fantastique se soit développé, comme dans
le Vathek que William Beckford a écrit directement en
français.
Du point de vue
formel, Les Mille et Une Nuits offrent un exemple remarquable.
Non seulement l’ensemble des récits est présenté à l’intérieur d’un récit
initial qui sert de cadre, comme dans le Décaméron, mais encore la
technique des interruptions, suspensions, intercalations d’épisodes fortuits,
dépasse en virtuosité les plus belles imprudences du roman de chevalerie et du
roman précieux.
Le monde anglais,
au début du même XVIIIe siècle, lance deux figures qui ont fait
une belle carrière, moins peut-être à cause de leur signification morale que
par les fantasmes qu’elles mettent en jeu. Le Gulliver de
Swift (1726) est sans doute en partie un pamphlet politique, et une méditation
sur la relativité des systèmes sociaux [74]. Mais c’est aussi un jeu d’images que nulle idée
ne parvient à effacer. D’anciennes histoires de géants, comme celles que
Rabelais avait racontées en son temps, reviennent à la surface : le mot
« lilliputien » se retrouve dans la plupart des langues de l’Europe,
témoignant de la force du rêve.
Pour Robinson
Crusoe (1719), c’est initialement un témoignage, fondé sur un fait
vrai. Réflexion sur la naissance de la civilisation, sur le rapport de l’homme
occidental à ce que pourrait être l’ordre du monde, méditation sur la solitude
et sur l’amitié, cette histoire met en jeu d’étranges sentiments. Il y a du
Robinson chez Jean-Jacques Rousseau : on éprouve du plaisir à habiter une
île loin du monde, à recréer un monde nouveau, un monde presque parfait, dans
le bonheur qu’on éprouve à être soi-même un bon sauvage.
On s’étonne du
nombre de mythes qu’a mis en circulation ce siècle réputé à juste titre
rationaliste. Il faudrait, certes, une grande naïveté pour se représenter
quelque siècle que ce soit comme un ensemble homogène. Mais il est
vrai que l’on ne pourra identifier le XVIIIe siècle avec le
« Siècle des Lumières » que si l’on oublie maint détail, à commencer
par l’intérêt alors manifesté pour ce qu’on appelle la tradition populaire.
La distance est
d’un peu plus de cent ans entre les Contes de Perrault (1697) et ceux des
frères Grimm (1812). Les sources sont analogues : ce que racontent les
nourrices. Le traitement diffère. Perrault propose un divertissement
littéraire ; les Grimm accomplissent une tâche patriotique : ils
remettent en honneur le patrimoine de l’Allemagne.
Le recueil publié
par l’évêque Thomas Percy, Reliques of Ancient English Poetry (1770),
met à la disposition du public cultivé nombre de textes qui ont vécu en marge
de la littérature officielle. Le mot « ballade » resurgit avec un
sens nouveau ; il n’est plus question d’une forme fixe, mais d’un poème en
strophes, éventuellement chanté, qui raconte une vieille histoire, comme celle
du roi Cophetua, à laquelle Shakespeare avait fait allusion. C’est dans ce
recueil que l’on rencontre le célèbre Robin Hood (Robin des Bois). Le recueil
de Percy est strictement national. Il n’en va pas de même pour les Stimmen der
Völker (Voix des peuples), où Herder donne, en traduction
allemande, des chants venus du monde entier. [75] Le livre est plein d’histoires
merveilleuses : rencontres entre un mortel et une fée, ou avec un esprit
maléfique. C’est dans cet esprit que Goethe a composé le célèbre Erlkönig (Le
Roi des aulnes) qui, avec la non moins célèbre Lenore de
Bürger, et avec la chanson du roi de Thulé, qui se trouve dans le Faust,
donne l’idée la plus durable de ce qu’a été la ballade romantique. Il est
inutile de dire que ces textes ont été largement traduits.
Le succès
d’Ossian, ou du pseudo-Ossian, succès corroboré par la peinture et la musique,
est sans aucun doute lié d’abord à des images, à un paysage onirique. Landes où
siffle le vent, rochers dressés au bord de mers déchaînées, îles du bout du
monde. Ossian a vécu au IIIe siècle. Macpherson a recueilli, en
Ecosse, des chansons qui lui sont attribuées, à partir desquelles il a cru
pouvoir reconstituer l’œuvre primitive. Il a trouvé, pour ses adaptations, une
prose rythmée que l’on peut souvent transcrire comme des vers assez souples. Il
a emprunté à la Bible le jeu des parallélismes. Sa manière se retrouve chez un
poète que son époque n’a guère reconnu, mais dont l’étoile n’a cessé de monter
depuis la fin du XIXe siècle et le mouvement appelé
« symboliste » : William Blake.
Les textes de
Macpherson ont été traduits dans toutes les langues de l’Europe, bien qu’on ait
très tôt accusé leur auteur d’avoir tout inventé, d’être un simple faussaire.
Cette accusation n’a pas empêché Goethe, dans son roman Die Leiden
des jungen Werthers (Les Souffrances du jeune Werther .1774),
d’établir un parallèle entre Ossian et Homère. Le parallèle met en jeu une
image du monde : le monde homérique est un monde plein, un monde
socialisé, un monde de la fête. Le monde d’Ossian est un monde de
l’absence ; on perçoit la voix d’êtres lointains ; le personnage
principal serait finalement le vent. La voix du vent est-elle la voix des
morts ? Le texte de Goethe insiste sur la présence des disparus, sur la
relation mystérieuse que les vivants entretiennent avec eux. Werther, en se
suicidant, rejoint ceux qu’il a autrefois aimés.
Cette note
nostalgique va quelque temps dominer la littérature.
RETOUR DES MYTHES
Le mot
« mythe » est présent dès les débuts de la langue grecque. On le
trouve chez Homère. Il existe à peine en latin, [76] et disparaît en fait jusqu’à la fin du
XVIIIe siècle, date à laquelle il reparaît sous la plume
d’écrivains allemands, puis s’étend aux autres langues.
Entretemps, on a
désigné ce que nous appelons « mythe » grâce au mot latin
« fabula » (fable). Ce mot extrêmement polysémique implique, dans
l’Europe chrétienne, que les mythes sont des récits mensongers et, partant,
assez méprisables, mais pourvus, pour qui sait les déchiffrer, d’un sens moral.
L’arrivée du mot « mythe », à un moment où l’on découvre
ou redécouvre des mythes autres que grecs, les mythes germaniques en
particulier, permet de penser ces mythes comme respectables, bien qu’erronés.
Jacob Grimm consacre une importante étude à la mythologie allemande, et ce
travail complète d’une certaine façon le recueil de contes qu’il a établi avec
son frère. C’est aussi un ouvrage patriotique.
Il n’y a pas
jusqu’à la Grèce elle-même qui, chez nombre de poètes, ne soit perçue comme un
objet mythique. A l’époque même où la Révolution française joue de tout un
appareil de métaphores antiques, Grèce et Rome confondues dans une éternité
supposée de la raison, une autre image de la Grèce, une image idyllique,
patriarcale, se répand dans la littérature. Les grandes odes de Schiller font
revivre la Grèce des mystères ; la nostalgie des images antiques domine
les poèmes de Hölderlin et son roman Hypérion. Quelque temps plus
tard, Byron, dans son Giaour, parle de la Grèce comme d’une
princesse endormie : « T’is Greece, but living Greece no
more ».[77]
On parle alors
d’un classicisme, Goethe lui-même s’est parfois déclaré
« classique », par opposition à la génération
« romantique » qui le suivait. Une chose est sûre : ce mouvement
a peu de rapport avec celui que les historiens ont décrit dans la France de
Louis XIV. Racine ne savait pas qu’il serait un jour étiqueté
« classique ». Il croyait que « le bon sens et la raison »
sont « les mêmes dans tous les siècles ». Le classicisme de Goethe,
de Chénier, de Foscolo (Le Grazie. Les Grâces. 1807), de Keats (Ode
to a Grecian Urn. Ode à une urne grecque. 1819) est au contraire
un classicisme de la nostalgie.
Dans son
second Faust, deuxième partie d’une immense tragédie [78] à laquelle il a travaillé
toute sa vie, Goethe imagine un mariage entre son héros, le magicien, et la
belle Hélène de Troie, entre le monde médiéval allemand et celui de l’antique
Hellade. Le mythe grec s’immisce dans la tradition allemande, qui devient
elle-même mythique.
Faust est entré
en littérature à la fin du XVIe siècle ; il a continué à
exister dans des livres, mais aussi dans le théâtre de foire, dans le théâtre
de marionnettes. Il appartient par ce biais à la tradition populaire. Ce n’est
pas Goethe qui a inventé l’apparition d’Hélène.
Chez Goethe,
Faust évoque le diable et le voit apparaître sous les traits de Méphistophélès.
Après l’avoir aidé à conquérir Marguerite, le diable le conduit dans le domaine
du mythe : il lui montre un sabbat médiéval, la nuit de Walpurgis.[79] Il
s’introduit avec lui dans un sabbat antique, la « nuit de Walpurgis
classique », où il lui fait fréquenter tous les monstres de la mythologie
grecque. C’est là que Faust rencontre Hélène. Cette rencontre a une valeur
emblématique ; le poète fait se rejoindre le Nord et le Midi, l’Allemagne
et la Grèce, le Moyen Âge et l’Antiquité, le romantisme et le classicisme. Mais
cette immense synthèse est fragile ; il ne peut s’agir que d’un instant,
qui passera ; on n’en fera pas un dénouement. Le dénouement de la tragédie
est ailleurs, hors du temps. Contrairement à ce que stipulait la tradition,
Faust est sauvé, comme l’avait annoncé le Seigneur Dieu, dans le prologue. Le
dénouement est-il ce qui importe le plus ? Il semble que le mouvement dans
lequel est entraîné le héros, le jeu même du texte, la succession des
expériences vécues, des expériences où Faust s’éprouve vivre, l’emportent sur
la nécessité de porter un verdict. C’est dans ce sens qu’a été glosé le dernier
vers, si difficile à traduire en français :
Das Ewigweibliche zieht uns hinan.
Littéralement :
« L’Eternel féminin nous attire vers le haut. » Mais l’essentiel est
ce petit mot ignoré du français : « hinan ». Il indique que le
mouvement d’ascension est éprouvé par celui qui monte, et non du point de vue
de celui ou de celle vers qui il monte, et encore moins d’un point de vue
extérieur.
L’œuvre, et
surtout sa seconde partie, a inquiété nombre de lecteurs, même admiratifs, mais
attachés à l’unité d’action, donc à la possibilité d’une interprétation
synthétique. Peut-être faut-il lui appliquer l’étonnant adjectif
« incalculable » dont Goethe s’est servi, dans ses Conversations avec
Eckermann (18 janvier 1925) pour qualifier son roman complexe Wilhelm
Meister.
Le Faust est
sans doute, avec toutes ses obscurités, et justement parce qu’il est obscur, un
des textes qui a le plus stimulé les créateurs dans toutes les branches de
l’art : peintres, graveurs et musiciens ont rivalisé avec les poètes (
Lenau, Pouchkine, Valéry, Pessoa…). Cette œuvre éparse, bâtie de la manière la
moins classique, a encouragé les tentatives les plus déconcertantes,
comme La Tentation de saint Antoine, de Flaubert,
le Peer Gynt, d’Ibsen, ou La Tragédie de l’homme,
d’Imre Madách.
C’est à peu près
à la même époque que Faust, à la fin du XVIe siècle, qu’est
apparu en Espagne le motif de don Juan. Comme Faust, don Juan a prolongé son
existence grâce au théâtre. Sa légende, elle aussi, a pris presque d’emblée la
forme d’une anecdote édifiante. C’est ainsi que Molière semble l’avoir entendue,
dans une pièce qui n’a pas eu, en son temps, le succès qu’elle connaît depuis
le milieu du XXe siècle. Le livret écrit par Lorenzo da Ponte
suit cette voie ; il est intitulé Il dissoluto punito ossia il
Don Giovanni (Le débauché puni ou Don Juan). S’il faut en
croire plus d’un poète de l’époque romantique (Hoffmann, Musset, Pouchkine,
Alexeï Tolstoï, Zorilla…), la musique de Mozart (1787) l’a métamorphosé. Après
avoir exprimé le mépris que lui inspire le personnage qu’a peint Molière,
Musset écrit :
Il en est
un plus grand, plus beau, plus poétique,
Que personne n’a
fait, que Mozart a rêvé,
Qu’Hoffmann a vu
passer, au son de la musique
Sous un éclair
divin de sa nuit fantastique,
Admirable
portrait qu’il n’a point achevé,
Et que de notre
temps Shakspeare aurait trouvé.
S’il faut en
croire Hoffmann et son bref récit Don
Juan. Eine fabelhafte Begebenheit,
die sich mit einem reisenden Enthusiasten zugetragen,[80] Don
Juan est un adversaire de Dieu, un véritable Satan. C’est une interprétation
que Molière avait déjà suggérée en inventant le personnage d’Elvire, moniale
que son séducteur arrache au couvent.
Depuis Milton
et Le Paradis perdu, l’idée chemine, chez Dryden, chez Blake, chez
Byron : Satan est un véritable héros. On la retrouve chez Vigny, chez
Espronceda, chez Lermontov. Shelley, comme Musset, le compare à Prométhée.
Satan est devenu un mythe. On le retrouve dans le roman Consuelo,
de George Sand, comme « celui à qui l’on a fait tort ». Dans Les
Fleurs du mal les « Litanies de Satan » reprennent ce
motif du révolté injustement puni. Hugo envisage, dans La Fin de Satan,
une réconciliation entre les deux adversaires.
Au XIXe siècle,
la réflexion sur les mythes est aussi une méditation sur leur mort. L’un des
fantasmes majeurs du romantisme est celui de l’interrègne :
entre le passé grandiose et un avenir, qui s’annonce peut-être radieux, domine
le médiocre.
Und wozu Dichter
in dürftiger Zeit ? [81]
Il arrive que le
réalisme soit coloré de désenchantement. L’image biblique de la Jérusalem
céleste, qu’elle doive ou non se réaliser sur terre, pourrait être prise à son
tour pour un mythe. On observe que ce mythe-là ne se prête pas à la
représentation ; la littérature européenne est pleine d’œuvres inachevées
parce qu’elles n’ont pas réussi à peindre la perfection finale : Gogol a
échoué à finir Les Âmes mortes, et cet échec a marqué le roman
russe.
Dans un texte
célèbre de Jean Paul,[82] que
Germaine de Staël a traduit dans De l’Allemagne, un personnage voit
en rêve le Christ dire qu’il n’y a pas de Dieu. L’expression « Dieu est
mort » ne se trouve pas littéralement dans ce texte. C’est Gérard de
Nerval qui l’introduit, en épigraphe à son poème Le Christ aux Oliviers,
comme s’il traduisait littéralement Jean Paul. On la retrouve dans
Nietzsche ; elle sera commentée de diverses façons.
Plus facile à
accepter par le public, l’idée de la mort des dieux antiques apparaît chez
Heine, chez Flaubert ( La Tentation de saint Antoine), Vigny. Ibsen
s’intéresse à l’empereur roman Julien, dit l’Apostat, dernier rempart du
paganisme moribond.
Le mot
« mort » n’est-il qu’une pâle métaphore, que devrait faire s’évanouir
sa traduction en « triomphe de l’athéisme » ?
LE ROMAN, UNE
« ÉPOPÉE COMIQUE EN PROSE »
Le XVIIIe siècle
a vu apparaître, avant que ne naisse le genre fantastique, des romans qui, sans
plus vraiment mériter le nom de « picaresques », en utilisent la
formule. La narration est menée à la première personne ; le personnage
raconte ses aventures, depuis son premier choc avec la société jusqu’au moment
où il accède à la sagesse. Le Gil Blas de Le Sage offre un bon
exemple, non moins que le Tom Jones et les autres romans de
Henry Fielding. [83]
Fielding est
l’auteur de la formule « comic epic poem in prose »
(épopée comique en prose) qui fonde un nouveau roman en jouant avec la théorie
d’Aristote ; selon La Poétique, à la tragédie et à l’épopée,
genres nobles, s’opposent deux genres bas : la comédie et un genre
difficile à nommer [84] ; or, depuis la Renaissance, on définissait
le roman comme une épopée en prose. Fielding envisage une « épopée
comique », une épopée des gens du commun.
Ce faisant, il
parodie les grands romans sentimentaux de son contemporain Samuel
Richardson : la célèbre Paméla (1740) ou Clarissa
Harlow [85]. Ces romans sont aussi des « épopées
comiques » en ce sens qu’ils mettent en scène des personnages comme on en
rencontre dans la vie courante. Ils ont eu un immense succès ; Diderot en
raffolait.
Ils imposent une
nouvelle formule, celle du roman par lettres, qui existe depuis
longtemps, mais n’avait jamais eu cette importance. Lorsque le roman consiste
en lettres écrites par un seul personnage, il rejoint le roman biographique
écrit à la première personne. C’est, par exemple, le cas de Werther,
des Ultime lettere di Jacopo Ortis, de Ugo Foscolo, du
roman Valérie, de la baronne de Krüdener. Mais il est
possible de réunir des lettres écrites par plusieurs personnages. Cette formule
a connu un très grand succès dans les dernières années du siècle : La
Nouvelle Héloïse, de Jean-Jacques Rousseau, Les Liaisons dangereuses,
de Choderlos de Laclos.
Elle favorise la
multiplication des digressions, dont certains auteurs se font alors les
hérauts. On pense à Lawrence Sterne et à son livre The Life and
Opinions of Tristram Shandy, Gentleman (Vie et opinions de
Tristram Shandy, gentilhomme ). Goethe a beaucoup apprécié ce livre,
ainsi que Jacques le Fataliste, de Diderot. Il a
lui-même traduit en allemand Le Neveu de Rameau. Ces
« rhapsodies », comme on disait alors pourrait-on les qualifier en
reprenant l’adjectif cher à Goethe, d’ « incalculables » ?
Walter Scott
(1771-1832) découvre une formule qui fait le tour de l’Europe. Il écrit des
romans historiques. C’était une manière nouvelle de comprendre le vieux
précepte « instruire en divertissant » ou « mêler l’utile à
l’agréable », comme disait le poète Horace. [86] Il y fallait quelques précautions.
La première
précaution était d’écrire des romans qui soient acceptables du point de vue de
la poétique. Donc tout sauf des rhapsodies. Walter Scott a sagement utilisé le
modèle de la tragédie classique, celui qui suppose l’unité d’action.
La seconde
précaution consistait à instruire en communiquant un véritable savoir et non
plus seulement en faisant la morale. Les romans de Walter Scott permettent
d’apprendre commodément l’histoire de l’Ecosse et celle de l’Angleterre. Ivanhoe est
un bon exemple. Le roman raconte un épisode assez connu de la vie du roi
Richard Cœur de Lion. Mais il évoque aussi une question plus générale, celle de
l’assimilation des Normands, aristocratie arrivée sur l’île avec Guillaume le
Conquérant, et des Saxons installés depuis plusieurs siècles.
La méthode
consiste à faire apparaître des personnages de trois types. Les uns ont
réellement existé et figurent dans les chroniques. Les deuxièmes sont fictifs,
leurs aventures forment l’intrigue du livre. D’autres, tout aussi fictifs, mais
moins nettement individualisés, font partie du décor ; ils
représentent différents groupes sociaux.
Le plus souvent,
Walter Scott se contente d’éléments traditionnels : un beau jeune homme,
une jolie jeune fille, un traître qui, évidemment, convoite la demoiselle. Ce
vieux schéma de comédie ou de roman d’aventures, tout prêt à servir pour
l’opéra romantique, permet des effets intéressants sans choquer la morale.
Il s’écrit des
romans historiques un peu partout en Europe. La formule, adaptable partout,
semble exiger une référence au passé national.
Victor Hugo
donne Notre-Dame de Paris. I promessi Sposi (Les
Fiancés) de Manzoni se passe à Milan. Tarass Boulba, de
Nicolas Gogol, a pour cadre l’Ukraine. Benito Pérez Galdós consacre une série
de quarante-six romans brefs, dits « Episodios nacionales »,
à illustrer l’histoire de L’Espagne tout au long du XIXe siècle.
La grande trilogie [87] d’Henryk Sieńkiewicz est certainement
moins connue en Europe que son Quo vadis ? qui
raconte les débuts du christianisme à Rome, donc propose une histoire que
nombre de lecteurs sont disposé à considérer comme plus proche d’eux que
l’histoire polonaise. Ne pas oublier que Guerre et Paix, de Léon
Tolstoï, est un roman historique.
La liste pourrait
s’allonger. Un contre-exemple serait fourni par le roman Salammbô,
où Flaubert s’est acharné à peindre la civilisation carthaginoise, une
civilisation qu’il juge barbare, aussi étrangère que possible à la culture
gréco-latine.
En relation avec
le roman historique, apparaît un drame historique, qui est cultivé dans tous
les pays d’Europe, depuis la fin du XVIIIe siècle. En
Allemagne, Goethe inaugure sa carrière dramatique avec Götz von
Berlichingen. Le personnage éponyme a vécu à l’époque de la Réforme
protestante. Schiller fait revivre l’Espagne du XVIe siècle (Don
Carlos. 1787) ou l’Angleterre de la même époque (Maria Stuart.
1800).
La liste serait
infinie. On peut retenir : Marino Faliero, de Byron
(1820), Lorenzaccio, de Musset (1834), Boris Godounov,
de Pouchkine (1830)…
Du drame à
l’opéra, il n’y a que peu de distance.
Walter Scott
n’est pas seulement un romancier qui séduit toute l’Europe. C’est aussi un
poète, qui écrit des récits en vers, comme The Lay of the
Last Minstrel (Le Lai du dernier ménestrel, 1805)
ou The Lady of the Lake (La Dame du lac.1810). Il publie en
1806 un recueil intitulé Ballads and Lyrical Pieces (Ballades
et poésies lyriques).
La ballade est un
poème narratif bref, qui prend pour modèle des chansons populaires anonymes.
Nombreux sont les poètes qui l’ont cultivée.
Erlkönig (Le Roi des Aulnes. 1787), que
Walter Scott a traduit en anglais, n’est pas, loin s’en faut, la seule ballade
que Goethe ait composée. Lenore, de Gottfried August Bürger, est
resté longtemps presque aussi célèbre. Schiller écrit des ballades. William
Wordsworth et Samuel Coleridge publient un recueil commun, Lyrical Ballads (Ballades
lyriques 1798). Le jeune Victor Hugo reprend le mot (Odes et
ballades. 1826). On pourrait y joindre, parce qu’à cette époque les mots
« ballade » et « romance » sont souvent tenus pour
synonymes, les Romances históricos (1841), du duc de
Rivas.[88]
Tous ces textes
sont considérés comme appartenant au romantisme.
QU’EST-CE QUE LE
ROMANTISME ?
Pour la première
fois dans l’histoire de la littérature européenne, le mot qui sert aujourd’hui
à nommer une période et un mouvement est contemporain de cette période et de ce
mouvement. Des mots comme « Renaissance », « maniérisme »,
« baroque », « classicisme » ont été lancés au XIXe siècle.
Les contemporains n’en faisaient pas usage.
Le mot
« romantique », pendant la première moitié du XIXe siècle,
a dominé la vie littéraire dans toute l’ Europe.
Il ne s’ensuit
pas que son sens puisse être nettement précisé. On dirait plutôt un mot
magique,[89] qui
serait d’autant plus séduisant qu’il échappe à la définition. Il en va de même
pour le mot « romantisme ».
« Romantique »
est antérieur à « romantisme ». Il apparaît en anglais
(« romantic ») et en allemand (« romantisch ») avec une
étymologie évidente : il vient du roman, du roman médiéval, du roman de
chevalerie. Parfois, il signifie « pittoresque ». Il peut qualifier
un paysage grandiose. Souvent il pourrait être l’équivalent de
« chevaleresque », mais aussi, simplement, de « médiéval ».
Si Die Jungfrau von Orleans (La Pucelle d’Orléans) de
Schiller est qualifiée de « romantische Tragödie », c’est parce
que l’action se passe au XVe siècle. L’intérêt pour la
littérature de Moyen Âge va croissant pendant la seconde moitié du XVIIIe siècle.
On redécouvre des textes oubliés : textes d’auteurs, comme le Parzival de
Wolfram von Eschenbach, textes anonymes, comme le Nibelungenlied ;
on collecte des textes perçus comme « populaires » : contes,
ballades, romances. Il y a une mode du mot « troubadour ».[90]
Le mot
« romantique » prend un sens nouveau lorsque August von Schlegel
construit une opposition simple entre les deux mots « classique » et
« romantique ». Le mot « classique » acquiert du coup un
sens nouveau : il désigne la littérature inspirée de l’Antiquité,
littérature respectueuse du paganisme. « Romantique »
renvoie alors au Moyen Âge en en soulignant le caractère chrétien. Cette
interprétation, diffusée dans toute l’Europe par le livre De
l’Allemagne, de Germaine de Staël, connaît un grand succès. Il en existe
une variante, qui oppose « les littératures du Nord » à celles du
Midi, c’est-à-dire, en dernier ressort, les langues germaniques aux langues
romanes.
L’essentiel est
sans doute le rejet de la poétique dont L’Art Poétique de
Boileau est la plus célèbre illustration. En Italie comme en Angleterre, on
conteste la théorie des genres et la nécessité d’observer au théâtre l’unité de
lieu et l’unité de temps. En relation avec l’histoire politique du moment, on
assiste à des réactions patriotiques. C’est l’hégémonie culturelle de la France
qui est remise en cause : on choisit des modèles nouveaux, le plus
illustre étant Shakespeare, dont les traductions se multiplient.
Le romantisme
français est dans une position particulière : il se présente comme une
école ; il a un programme.
Il n’en va pas de
même pour ce que nous appelons « le romantisme allemand », mouvement
qui est antérieur à l’apparition du couple d’opposés classicisme/romantisme. Le
mot « romantisch » apparaît sous la plume de Novalis, qui le met en
relation avec le mot « roman », mais pris dans tous les sens
possibles, y compris celui que laissent deviner des novateurs comme Friedrich
Schlegel.[91] Le
romantisme allemand développe une réflexion philosophique proche de
l’expérience mystique.[92]
Dans ces
conditions, il est difficile d’imaginer une synthèse qui tiendrait compte de
tous les sens qui se sont attachés au mot « romantique » pendant la
première moitié du XIXe siècle.
Il est plus
difficile encore de classer les écrivains et de déterminer ceux qui peuvent
être considérés comme romantiques. Il existe certes des romantiques convaincus.
L’autorité de Victor Hugo a fait exister quelque temps une école romantique en
France. La bataille d’Hernani a tracé une limite entre deux camps.
Mais Musset, qui
a participé à cette bataille, prend ses distances, en saluant ironiquement les
« jeunes champions d’une cause un peu vieille, / Classiques bien rasés, à
la face vermeille, / Romantiques barbus, aux visages blêmis ! »
Mais Byron, qui
passe aujourd’hui pour le modèle du poète romantique, écrit à Goethe, en
1820 :
« J‘entends
dire qu’en Allemagne, aussi bien qu’en Italie, se mène un grand combat entre ce
qu’on appelle « classique » et « romantique », termes qui
n’avaient pas cours en Angleterre, au moins quand j’en suis parti il y a quatre
ou cinq ans. » [93]
Mais Pouchkine,
bien qu’il ait eu une grande admiration pour Byron, bien qu’il ait parlé de
son Boris Godounov comme d’une « tragédie
romantique », bien qu’il ait longtemps passé, lui aussi, pour un poète
romantique, ne semble pas avoir pour lui-même revendiqué cette appellation.
Pour un grand
nombre d’écrivains, le couple « classicisme/romantisme » est un objet
de curiosité que l’on peut observer d’assez loin.
Par ailleurs, on
ne voit pas qu’il ait existé une poétique romantique, qui présenterait quelque
analogie de structure avec la poétique classique. Il se trouve, certes, encore
aujourd’hui des critiques pour employer l’expression « lois du genre »,
mais on n’entreprend plus de formuler ces lois.
Toute l’Europe
emploie les mots « romantique » et « romantisme ». Cette
unanimité est un signe : l’expression « littérature européenne »
désigne désormais non seulement un ensemble cohérent, mais un
ensemble où les transferts peuvent avoir lieu dans toutes les
directions. Victor Hugo est lu en Russie comme en Espagne.
QU’EST-CE QUE LE
RÉALISME ?
Au milieu du XIXe siècle
apparaît un nouveau couple de contraires. Le mot « réalisme »
intéressait surtout les philosophes. Voilà qu’on en fait une notion littéraire,
qui s’oppose au romantisme. Le mot n’est pas beaucoup plus clair.
Il est à noter
que Balzac n’en fait pas usage, et pas plus que Flaubert. Mais il s’est trouvé
des critiques pour le leur imposer.
L’ambition de
Balzac obéit aux mêmes règles que celle de Walter Scott. Mais la méthode
diffère légèrement. La Comédie humaine est une
œuvre qui doit instruire en décrivant et en analysant, non plus le passé, mais
les ressorts de la société contemporaine. Elle y parvient en multipliant la
description des détails. Le mot de « réalisme » est lié dans plus
d’un esprit à la minutie de ces descriptions.
Zola ira dans le
même sens. Il veut un roman « d'observation et
d'expérimentation ». Il entend dégager des lois. « Nous faisons en
quelque sorte de la psychologie scientifique. » C’est ainsi que la
critique est amenée à utiliser fréquemment ce mot, « psychologie »,
mot qui, apparu à la fin du XVIIIe siècle, a passé longtemps
pour un mot de médecin ou de philosophe.
Le roman du XIXe siècle
entretient un rapport étroit avec le journalisme. Cela peut s’entendre de deux
façons. D’une part, il est fréquent qu’un roman paraisse dans un périodique,
quotidien ou revue, sous la forme du feuilleton, par brefs chapitres, ou par
masses de quelque cent pages.
D’autre part,
nombre de romanciers gagnent leur pain en tant que journalistes, soit en
écrivant régulièrement des articles, soit en dirigeant une publication. On
pourrait citer Thackeray, George Eliot, Dostoïevski, Theodor Fontane, Verga,
Zola. Il serait plus rapide d’évoquer ceux qui ont pu se tenir à l’écart, comme
Flaubert ou Tourguéniev. Dostoïevski enviait Tolstoï de pouvoir travailler
librement à son œuvre littéraire.
Lorsque Mallarmé
suggère que la littérature de son temps relève en grande partie du
« reportage », il rend compte de deux faits visibles. L’un est que
les romanciers, avec la complicité du public, ont tendance à concevoir leur
travail comme une enquête. Le goût du document l’emporte sur toute autre
considération : un romancier doit avoir un fichier. L’autre est que le
romancier doit donner un avis sur ce qu’il écrit, sur ce qu’il fait découvrir à
ses lecteurs ; il se met lui-même en scène ; le « nous »
d’auteur apparaît avec une certaine fréquence.
Paradoxalement,
les deux phénomènes ont un effet commun : le romancier adopte un point de
vue absolu, que plusieurs critiques impertinents comparent à celui de Dieu.
L’auteur d’un roman supposé réaliste prétend parfois, en toute candeur, en
savoir plus long que ses personnages sur les motifs qui les font agir.
Le pur roman
d’aventures n’a pas disparu pour autant, au contraire. Son titre parfois promet
des révélations. Les Mystères de Paris, d’Eugène Sue, suscitent des
émules : Les Mystères de Londres de Paul Féval
(1844), Os Misterios de Lisboa de Camilo Castelo
Branco (1854), Les bas-fonds de Pétersbourg de Vsevolod
Krestovski (1867).
Le roman policier
naît aux Etats-Unis, sous la plume d’Edgar Poe, dont le succès est rapide en
Europe. The Murders in the Rue Morgue (Double Assassinat
dans la rue Morgue), publié en 1841, traduit dès 1847,[94] n’est encore qu’une
nouvelle ; en inventant le procédé de la fausse piste, Emile Gaboriau
fonde le véritable roman policier, récit développé d’une enquête, tel qu’on le
trouve chez Conan Doyle et bien d’autres. Le roman policier est un avatar de la
narration classique, organisée autour d’un dénouement.
Le roman
dit réaliste n’est pas sans raison contemporain d’un théâtre qui joue sur
l’illusion, qui construit des décors aussi proches que possible de ce que l’on
peut voir hors du théâtre, et met sur la scène des personnages qui ressemblent
aux spectateurs.
Les révolutions
dans l’art de la mise en scène qui se produisent dans les dernières années du
XIXe et dans les premières décennies du XXe ont
eu, pour l’évolution de la littérature tout entière, une signification
profonde. La convention réaliste, qui avait permis les drames d’Ibsen, était
attaquée.
HUMOUR ET
FANTASTIQUE
C’est à la fin du
XVIIIe siècle qu’apparaît un genre qui nous semble combiner de
manière paradoxale le réalisme et les rêveries romantiques. Le mot
« fantastique » prend un sens nouveau.
Un récit
fantastique suppose un cadre tout à fait vraisemblable. Dans ce cadre se
produit un événement dont le témoin, généralement unique, ne peut pas admettre
la possibilité. Il voit, par exemple, un fantôme, alors qu’il n’a jamais cru à
l’existence des fantômes. Trois voies sont ouvertes au narrateur : où il
trouve une explication rationnelle, ou il recourt à un discours religieux, ou
il renonce. Ou bien il déclare que le personnage a rêvé (comme dans Le
Marchand de cercueils, de Pouchkine), qu’il a été victime d’une savante
mise en scène (comme dans Le Château des Carpathes de
Jules Verne) ; ou bien il fait entrer en jeu le surnaturel (comme
dans Spirite de Théophile Gautier [95] ) ; ou il évite de conclure (comme
Mérimée, dans La Vénus d’Ille).[96]
On parle de
fantastique à propos de textes comme Le Diable amoureux de
Jacques Cazotte (1772) ou The Monk (Le Moine. 1796)
de Matthew Lewis, qui imposent à des lecteurs sceptiques l’idée que le diable
existe. Lewis, dans les premières pages de son roman, joue du
dépaysement : en bon protestant qu’il dit être, il décrit l’Espagne, où se
déroule son récit, comme un pays papiste, un pays de superstitions ridicules.
Mais son attitude change à mesure que le récit avance. Le lecteur se trouve à
la fin en pleine tentation de saint Antoine. S’il n’est pas disposé à y croire,
il lui reste à faire semblant, comme au théâtre.
Le genre
fantastique a longtemps reposé, comme le conte de fées, sur une réalité sociale
incontestable : les superstitions, bien vivantes dans les campagnes,
produisent leurs effets aussi dans les villes, où elles sont apportées et
entretenues par les nourrices et les domestiques qui viennent du village.
La tentation de
saint Antoine fait partie de ces récits, chantés en complaintes, représentés en
images coloriées, qui survivent en marge du monde religieux. Elle a inspiré des
peintres à la fin du Moyen Âge : Bosch, Breughel, Grünewald. Elle a inspiré,
au début du XVIIe siècle, le graveur Jacques Callot. Elle
commande Les Elixirs du diable, de E.T.A. Hoffmann, un roman
terrifiant qui repose, comme Le Moine, sur un élément que certains
lecteurs trouvent invraisemblable : la fiole dont le contenu, absorbé par
le héros, le précipite dans les aventures les plus inquiétantes, fait
réellement partie des cadeaux que le diable a réellement offerts à saint Antoine.
Hoffmann a
commencé sa tardive carrière d’écrivain par un recueil qu’il intitule Fantaisies
à la manière de Callot. Cette référence met en jeu le sens du
grotesque, la multiplicité grouillante des détails, l’art, pour ainsi dire, de
montrer les choses sous un jour inhabituel, déconcertant.
Nombre d’ouvrages
dits fantastiques sont imperturbablement sérieux. Dès que le souci de créer la
terreur devient dominant, la narration peut rarement laisser place à une prise
de distance, comme l’humour. Hoffmann, pourtant, est souvent drôle. Son comique
joue à la fois du grotesque et de l’ironie. Cette ironie est dans le droit fil
de la tradition qui remonte au moins à Sterne. Hoffmann s’est plu, lui aussi, à
mettre en doute les structures sacro-saintes de la narration classique. Le
Chat Murr va plus loin que nombre d’expérimentations modernes :
sous un prétexte vaguement vraisemblable — l’auteur du récit aurait laissé dans
son manuscrit des feuilles arrachées à un autre manuscrit et
l’imprimeur négligent n’aurait pas vu la différence — Hoffmann offre au lecteur
une histoire double : le premier récit s’interrompt parfois au milieu
d’une phrase pour laisser place à l’autre récit qui est reproduit à partir du
milieu d’une phrase. Quelques personnages apparaissent à la fois dans lesdeux
histoires, qui sont cependant indépendantes. Il y a de quoi s’y perdre d’autant
plus que l’auteur du premier récit n’est autre que le chat. Chat savant, qui
sait écrire.
A la suite de
Callot, qui a représenté les personnages de la Commedia dell’Arte,
Hoffmann, dans La Princesse Brambilla, évoque à la fois le carnaval
de Rome et le monde du théâtre. Il insiste sur ce que peut avoir de terrifiant
le port du masque, qui met en doute la personnalité de chacun. Le héros de la
nouvelle se sent double et manque de perdre la raison.
En français comme
dans d’autres langues, la coexistence des deux mots « humour » et
« ironie » pose d’infinis problèmes à quiconque souhaite que chaque
mot ait un sens et un seul. L’étude de certains textes romantiques, comme ceux
de Hoffmann, impose de distinguer deux points à partir desquels peut s’exercer
la moquerie. Souvent le railleur est parfaitement assuré du système de valeurs
grâce auquel il organise le monde ; il sait où est le vrai ; il
tourne sereinement en ridicule quiconque respecte d’autres valeurs que les
siennes. Une grande partie de la satire et de la comédie classiques suppose
cette manière de voir. Il peut aussi arriver qu’un individu, jusque-là sûr de
lui, ait l’occasion de remettre en question, ou tout au moins de relativiser
certaines des valeurs qu’il tenait pour absolues.
Les romantiques
allemands appelaient plus volontiers « ironie » cette seconde
attitude. Dans plus d’un conte ou d’un roman, la moquerie du narrateur se
retourne contre lui-même. Il apparaît aux yeux du naïf réveillé que le monde
pourrait être autre qu’il n’est.
C’est par le
biais de cette maxime que le fantastique peut se glisser dans un récit. Le
personnage est mis en présence d’un autre monde, et se trouve ainsi, sans
perdre conscience de son être, appartenir à deux univers différents. Il est
double.
« Fantastique »
dérive de « fantaisie ». Il n’est pas indifférent que ce mot ait un
sens assez précis dans le domaine de la musique. Mozart, Schubert, Schumann ont
écrit des fantaisies, des compositions libres, souvent issues d’improvisations,
et qui se caractérisent par une grande instabilité du tempo et par une
construction constamment surprenante.
A l’époque
romantique, le mot « fantastique », avec son nouveau sens, s’insinue
dans toutes les langues de l’Europe.
Au début du XXe siècle
est apparue en Russie une école critique que l’on appelle
« formaliste ». Un des textes majeurs de la pensée formaliste est le
commentaire que Boris Eikhenbaum a consacré à une nouvelle fantastique de
Gogol, Le Manteau. Le critique s’intéresse non pas à une
interprétation synthétique qui donnerait la morale du texte, mais à la
juxtaposition des styles : le héros est un pauvre homme, à la fois
grotesque et profondément malheureux. « Comment est fait » le texte ?
Par le contraste entre le ton satirique et le ton sentimental. Il n’est pas
indifférent que la nouvelle, à la fin, glisse dans le fantastique : le
fantôme du pauvre héros hante les rues de Pétersbourg. L’interprétation
traditionnelle du Manteau subordonnait tout à la phrase
sentimentale qui débouche sur une morale dans la lignée de la comédie
émouvante.
« LES MOTS
SONT DES CHOSES »
Il y aurait toute
une étude à faire sur les variations du mot
« mystique » (encore un mot international) tout au long du
XIXe siècle. Certes le mot, au début du siècle, est lié aux
religions officielles. Des écrivains romantiques peuvent rêver d’un
christianisme épuré, libéré des autorités cléricales et des interdits de type
éthique ; l’image d’un Dieu, même inaccessible, plane au-dessus de plus
d’un poème.
Dans l’histoire
des idées, l’échec généralisé des mouvements révolutionnaires de 1848 marque un
tournant extrêmement raide ; les nouvelles générations sont attirées par
les positivismes, les scientismes et toutes les philosophies du fait. La
description que fait Tourguéniev, dans son roman Pères et fils,
de la génération « nihiliste » qui apparaît en Russie, pourrait être
faite dans d’autres pays.[97] Mais
l’existence même d’un roman comme celui-là, qui, sous le couvert d’une intrigue
sentimentale plus que simple, propose une analyse sociologique que conduirait
tout aussi bien un article de revue, est un indice supplémentaire de la
transformation : la littérature est elle aussi soumise au discours sur le
fait, donc au journalisme. Et la poésie donne dans l’éloquence.
Pourquoi le mot
« mystique » apparaît-il chez quelques poètes longtemps condamnés à
la marginalité, sous les noms déconcertants de « préraphaélites » ou
de « symbolistes »?
A l’échelle de
l’Europe, le mot « symbolisme » pose plus d’un problème. Il n’existe
qu’en France et en Russie. Il n’est pas revendiqué par ceux qui sont
aujourd’hui considérés comme les inspirateurs du mouvement : Baudelaire,
Mallarmé, Verlaine, Rimbaud. Son étymologie en égare plus d’un.
Une particularité
remarquable des Fleurs du Mal est la brièveté de la plupart de
ses poèmes. Le retour du sonnet, depuis Wordsworth, Mieckiewicz, Nerval, va
dans le même sens.
On observe, à la
fin du XIXe siècle et dans les premières décennies de XXe,
une étonnante floraison poétique. Dans certains milieux assez étroits, dont
l’opinion est prise en compte par le grand public, on procède à une
réévaluation du passé ; des auteurs jusqu’alors négligés semblent ouvrir
des voies nouvelles. Shelley sort de l’ombre relative où l’avait confiné son
immoralisme supposé. De jeunes poètes redécouvrent Blake, Hölderlin,
Novalis, Tiouttchev, Nerval. Après deux siècles de
purgatoire, Góngora est enfin pris au sérieux.
L’apparition du
vers libre est un événement, qui signe la fin des poétiques normatives. C’est
en France surtout, qui a longtemps respecté un code métrique d’une rigueur
absurde,[98] que
la critique officielle et le grand public renâclent devant des nouveautés qui
paraissent choquantes. Les mots « décadence » et
« décadentisme » ont pu servir à exprimer ce refus.
Autre phénomène
d’importance : l’écho qu’obtiennent dans toute l’Europe deux formules très
simples, indéfiniment répétées, celle de Verlaine « De la
musique avant toute chose »,», et celle de Mallarmé « Reprendre
à la musique notre bien ». L’interprétation n’en est pas simple.
Une première
lecture, non tout à fait erronée, consisterait à rappeler l’importance qu’a
prise la chanson populaire aux yeux de certains novateurs, en relation avec un
intérêt de plusieurs compositeurs pour la tradition nationale. Il n’est pas
étonnant que Manuel de Falla ait apprécié Federico García Lorca.
Il est difficile
d’envisager le mouvement symboliste sans tenir compte d’un phénomène européen
qui a touché un très large public : le difficile succès de Richard Wagner.
Les traits romantiques de cette œuvre sont incontestables, depuis le goût du Moyen
Âge jusqu’à l’idée que la musique parle : l’idée du leitmotiv a frappé
Baudelaire. Nietzsche, dans Le Cas Wagner (§7), insiste sur ce
qu’a d’encore inconnu la composition de Wagner, qui procède moins par grands
ensembles que par juxtaposition de détails. Pour l’analyse de ce fait, il
emploie le mot « décadence » en en déplaçant le sens.
« Par quoi
toute décadence littéraire est-elle caractérisée ? Par le
fait que la vie ne réside plus dans l’ensemble. Le mot devient souverain et
fait un saut hors de la phrase, la phrase grossit et obscurcit le sens de la
page, la page prend vie aux dépens de l’ensemble, — l’ensemble n’est plus un
ensemble. »
La justesse des
idées exprimées, la clarté de la formulation n’apparaissent plus comme le
premier objectif de qui écrit des poèmes. Ce qui ressort de l’expérience
symboliste est la claire conscience du matériau dont se sert la poésie, les
mots de la langue et leur syntaxe, jointe à un sens plus éclairé de la forme,
qui est disposition du matériau, et non d’abord moyen de communiquer le
message.
Victor Hugo, dans
deux longs poèmes où il met en parallèle la révolution politique de 1789 et la
révolution poétique qu’il a lui-même menée,[99] en vient à écrire :
« Les mots sont des choses », après avoir proclamé que :
le
mot, qu’on le sache, est un être vivant.
D’autres, après
lui, ont médité sur ces phrases, et ont pu s’en servir pour tenter de
comprendre à quel point est étroite la théorie naïve selon laquelle les idées,
apparues les premières, cherchent ensuite des mots pour s’incarner.
Presque en même
temps que l’obligation de régularité disparaît le souci de construire
rhétoriquement, selon un développement conforme à des modèles oratoires. On
observe un intérêt accru pour des techniques de composition qui s’apparentent à
la fantaisie musicale, aux variations sur thème donné, ou encore aux jeux de
collages que pratiquent certains peintres. L’exemple le plus fameux est sans
doute The Waste Land, de T.S. Eliot, qui juxtapose des fragments
empruntés à diverses langues, à divers niveaux de langue, à divers décors. Le
poème est dédié à Ezra Pound, qui a poursuivi dans la même voie, avec plus
d’audace encore.[100]
L’énumération de
quelques titres suffirait à montrer qu’il existe mille façons de joindre les
mots : Le Marteau sans maître, de René Char ; Door into the
Dark, (Porte vers le noir. 1969), de Seamus Heaney, Lichtzwang,
(Contrainte de lumière) de Paul Celan, Το φωτόδεντρο και
η δέκατη τέταρτη ομορφιά,
(L’arbre de lumière et la quatorzième beauté. 1972) d’Odysseas
Elytis.
D’autres titres
sont une invitation à explorer la polysémie d’un mot, comme Amers, de
Saint-John Perse.
C’est d’abord sur
l’infinie richesse des mots et de leurs possibles rencontres que repose la
fameuse phrase d’André Breton :
« Ce n’est
pas la crainte de la folie qui nous forcera à mettre en berne le drapeau de
l’imagination. »
POLYPHONIES
On pourrait
méditer à l’infini sur une invraisemblable coïncidence qui s’est produite au
cours de l’année 1868.
Un jeune poète
qui a déjà fait ses preuves écrit, au prix d’un long travail, un poème dont,
finalement, le sens n’est pas évident : « le sens, s’il en a un,
(mais je me consolerais aisément du contraire grâce à la dose de poésie qu’il
renferme, ce me semble) est évoqué par un mirage interne des mots mêmes. »
Une formidable concentration des comparaisons, selon des techniques
traditionnelles poussées à l’extrême, a peut-être fait s’évanouir le sujet même
du sonnet, pour le transformer en ce que peintres et musiciens
appellent un « motif ».
Quelques mois
après, un romancier connu, achevant un roman dont il a déjà publié, en revue,
la plus grande partie, avertit son public qu’il s’estime désormais incapable
d’expliquer les événements, évidemment fictifs, qu’il entreprend de raconter.
« Cet avertissement de notre part doit paraître très étrange et très
obscur au lecteur : comment raconter quelque chose qu’on ne comprend pas
clairement et sur quoi on n’a pas d’opinion personnelle. » Pour avoir trop
bien suivi le principe réaliste de l’analyse poussée à l’extrême, pour avoir
prétendu tout dire, le romancier s’est perdu.
Mallarmé ignore
Dostoïevski, et réciproquement. Pourquoi la crise du roman est-elle
contemporaine de la crise du poème ?
Il ne faut pas
s’y tromper : crise ne signifie pas rupture. On continue à publier des
romans à l’ancienne, qui suscitent l’admiration.[101] Par le biais d’expressions
comme « roman de formation », on donne une interprétation rassurante
d’œuvres « incalculables. »
Paul Claudel, un
poète, Marcel Proust, un romancier, d’autres encore, comprennent que, chez
Dostoïevski, l’analyse psychologique est, littéralement, interminable, que le
caractère des personnages se brouille, échappe, se perd. On parle à son propos
de « roman polyphonique ». On parle aussi de « réalisme
mystique », mais ce n’est pas à un dogme religieux qu’on fait
allusion. C’est à la nécessité d’admettre que le monde est multiple, comme est
multiple le personnage. La leçon sera entendue par des poètes et des
romanciers.
Dostoïevski fait
partie des romanciers qui ont expérimenté ce qu’on appelle « monologue
intérieur ».[102] Le
monologue intérieur, dont James Joyce et Virginia Woolf ont laissé de superbes
exemples, semble représenter le comble du réalisme, puisqu’il est censé
reproduire le fonctionnement réel de la pensée subconsciente. Il faut
reconnaître qu’il offre un prétexte merveilleux à la construction combinatoire
la plus folle.
Une autre manière
de faire exister, dans le roman, la multiplicité irréductible s’est théorisée
avec des métaphores musicales. Point Counter Point (Contrepoint. 1928)
d’Aldous Huxley, Les Faux-Monnayeurs (1926) d’André Gide
invoquent Jean-Sébastien Bach.
On observe donc,
çà et là, l’apparition de recherches nouvelles, de techniques inédites. Mais on
aurait du mal à distinguer des écoles qui obéiraient chacune à ses règles
propres.
Certes on assiste
à une multiplication des « -ismes »,[103] des cénacles, des
manifestes. Mais il est rare que le phénomène ne se dilue pas assez rapidement.
Seul, peut-être, le surréalisme a laissé d’importantes traces dans nombre de
pays européens, et même dans d’autres continents, mais c’est au prix d’une
évolution tempétueuse et d’innombrables exclusions.
Le domaine de la
littérature européenne s’est élargi. C’est d’une littérature mondiale, la
« Weltliteratur » dont rêvait Goethe, qu’il convient désormais de
parler.
Au début du XXe siècle,
le domaine d’une littérature européenne considérée comme pourvue d’une unité
culturelle s’est élargi jusqu’à contenir la Russie. Le mouvement amorcé vers
l’An Mille a connu des directions diverses. S’il est possible de penser que les
transferts culturels se sont d’abord réalisés à partir des pays de langue
romane, le romantisme pourrait être interprété comme comportant une inversion
du sens. En fait les transferts se font désormais dans toutes les directions.
Les limites de
l’Europe sont franchies de différentes manières.
D’abord, depuis
le XVIe siècle, des langues européennes sont parlées sur
d’autres continents : l’anglais, l’espagnol, le français, le portugais.
Elles donnent lieu à des littératures dont l’originalité est sensible. La
lecture de William Faulkner et de Gabriel García Marquez, pour ne citer que ces
noms-là, a laissé ses traces sur des œuvres écrites en Europe.
Depuis assez
longtemps, l’Europe a découvert des traditions littéraires tout à fait
étrangères à ses habitudes, par exemple la poésie chinoise ou la poésie
persane. Des traductions ont été publiées en grand nombre. L’adaptation des
quatrains d’Omar Khayyam par Edward Fitzgerald (1858) a suscité un immense
intérêt et peut-être joué un rôle, autant que la vogue du haiku japonais, dans
le culte de la brièveté.
D’autre part, des
littératures qui ne s’étaient guère renouvelées depuis des siècles redeviennent
soudain vivantes, en prenant en compte l’existence de formes occidentales.
Le prix Nobel,
décerné pour la première fois en 1901, reflète sans trop la gauchir l’évolution
rapide qui mène à l’idée d’une littérature mondiale. Quelques exemples en
témoignent : 1913, le poète bengali Rabindranath Tagore ; 1936, le
dramaturge américain Eugène O’Neill ; 1949, le romancier américain William
Faulkner ; 1968, le romancier japonais Yasunari Kawabata ; 1982, le
romancier colombien Gabriel García Márquez ; 1988, le
romancier égyptien Naguib Mahfouz ; 1993, l’écrivaine américaine Toni
Morrison.
Un seul exemple
pourrait suffire pour montrer à quel point les frontières ont été remises en
cause : le roman La Chouette aveugle, de Sadegh Hedâyat,
traduit du persan en 1953, est d’emblée considéré par la critique, et par André
Breton lui-même, comme un texte majeur du surréalisme. Mais Sadegh Hedâyat n’a
jamais fait partie du groupe surréaliste.
Sur la liste des
lauréats, on regrette plus d’une absence. On n’y trouve ni Proust, ni Kafka, ni
Virginia Woolf, ni Anne Hébert.
Si imparfaite
qu’elle soit, cette liste témoigne d’un fait : par le jeu des traductions,
des adaptations, des formes, des motifs circulent dans tous les sens d’un bout
à l’autre de la planète, malgré les censures et les exclusives. Les réactions
de rejet se raréfient. La curiosité s’affine. On n’imagine plus qu’il n’y a
qu’une seule voie vers la perfection.
Ce n’est pas en
vain que d’innombrables écrivains d’Europe, Byron, Hoffmann, Mérimée,
Mickiewicz,… ont cité la phrase de Shakespeare :
There
are more things in heaven and earth, Horatio,
Than
are dreamt of in your philosophy. [104]
[1] On note que les deux phrases ont la même
structure syntaxique, avec une inversion dans l’ordre des mots. Elles ont à peu
près le même sens. Ce procédé qu’on appelle « parallélisme » est
fréquemment employé dans la poésie biblique.
[2] En principe, le schéma de répartition des
syllabes longues (–) et brèves(⏑) est le suivant :
— ⏑ — ⏓ — ǁ ⏑ ⏑ — ⏑ — ⏓ pour les trois premiers vers de la strophe
— ⏑ ⏑ — ⏓ pour le quatrième.
(⏓ désigne une syllabe qui peut être indifféremment brève ou longue)
[3] Pour que tes serviteurs puissent chanter à
gorge déployée les merveilles de tes actions, absous le crime de
leur lèvre souillée, ô saint Jean.
[4] Notamment grâce aux compositeurs (Mozart,
Liszt, Verdi...) qui ont mis en musique, sous le nom de Requiem, le
rituel de la messe des morts.
[5] Ce jour-là, jour de colère,
Réduira le
monde en cendres,
Témoins David
et la Sibylle.
[6] C’est peut-être pourquoi, à côté des poèmes
en latin, on y trouve des textes en allemand, ou des vers allemands et français
dans des poèmes latins. Le compositeur Carl Orff (1895-1982) a inventé de
nouvelles mélodies pour vingt-six de ces poèmes.
[7] Le livre a été imprimé à Nuremberg en 1493
en latin et en allemand.
[8] Exemple d’assonance : vasselage,
diables, ansguarde (avant-garde) (Chanson de Roland. Laisse 58)
[9] « Païen » figure régulièrement
dans le texte des chansons de geste. Les poètes ne savent pas que les musulmans
sont strictement monothéistes ; ils leur supposent des dieux multiples.
[10] Le mot espagnol « romance » est
masculin. Il désigne des textes brefs, assonancés, pourvus de mélodies. Ne pas
le confondre avec le mot français ou avec le mot anglais, qui ont des sens
assez différents. Le mot français est féminin.
[11] Le manuscrit date des environs de l’an
mille. Le texte peut avoir été composé bien plus tôt.
[12] Ce poème daterait du début du IXe siècle.
[13] Recueil de poèmes anciens, compilé au
XIIIe siècle. Le héros y porte le nom de Sigurd. Il ne faut pas
confondre l’Edda poétique, et l’Edda en prose, qui est un traité de mythologie.
[14] Texte islandais en prose, qui date également
du XIIIe siècle.
[15] Maintenant conseillez-moi, seigneurs, /
Vous qui avez savoir et bon sens ;/ Une dame m’a donné son amour,/ que
j’ai longuement aimée./ Mais aujourd’hui je sais sûrement/ Qu’elle a
en secret un autre ami,/ Jamais d’un tel compagnon/ La compagnie ne m’a été
aussi pénible. — Elargi, le schéma AA’B est celui du sonnet :
deux quatrains suivis d’un sixain.
[16] Jaufré Rudel, qui s’est servi de la voile et
de la rame pour chercher sa propre mort.
[17] 1343-1400. Auteur de The Canterbury Tales (Les Contes
de Canterbury) et de The Legend of Good Women (La Légende des femmes vertueuses).
[18] Dans chacun des tercets le vers 2
rime avec les vers 1 et 3 du tercet suivant.
[19] Des Dames de renom. C’est le titre de la
traduction française qui est publiée en 1551. Nous dirions plutôt : les
femmes célèbres.
[20] Ces textes ont joué un rôle dans la critique
du Roman de la Rose et de sa misogynie.
[21] Publiés en 1665, 1666 et 1671.
[22] A l’époque romantique, Keats a adapté la
nouvelle IV,5 sous le titre de « Isabella or the pot of basil »
(Isabella ou le pot de basilic) ; à partir de la nouvelle X,7,
Musset a composé sa comédie Carmosine. Dans l’original, les
nouvelles n’ont pas de titre.
[23] Dans les langues d’aujourd’hui, l’anglais
« novel » et l’espagnol « novela » désignent ce qu’on
appelle en allemand « Roman », en français « roman », en
italien « romanzo ». Le français « nouvelle » correspond à
peu près à « short story ».
[24] Publié en 1919, le livre de Johan
Huizinga qui porte dans la traduction française le titre de Le Déclin
du Moyen Âge s’appelle, dans l’original néerlandais Herfsttij
der middeleeuwen, c’est-à-dire « L’automne du Moyen
Âge ». Il traite surtout de littérature française.
[25] L’Allemagne du sud et l’archiduché
d’Autriche demeurent fidèles à l’Eglise romaine. L’archiduc d’Autriche est
presque systématiquement élu empereur du Saint-Empire romain-germanique.
[26] Qui propose non pas deux quatrains suivis de
deux sonnets (forme AA’B) mais trois quatrains suivis d’un distique.
[27] Seul Ronsard a repris le schéma du voyage
d’Enée : il voulait raconter comment le Troyen Francus avait fondé le
royaume de France, comme Enée était à l’origine de la ville de Rome. Mais
il a renoncé à terminer sa Franciade.
[28] On écrit en France Camoens ; il
faudrait prononcer quelque chose comme « Camonche ».
[29] « Lusitanie » est le nom antique
du Portugal.
[30] Que les Français appellent « Le
Tasse ».
[31] La Poétique d’Aristote
est, en fait, une théorie du récit appliquée à l’épopée et à la tragédie. Elle
stipule que tout récit doit être organisé comme une unité subordonnée au
dénouement.
[32] « Dunce » signifie « stupide,
imbécile ». Le suffixe « -ad » se trouve à la fin de
« Iliade ». « The Dunciad » pourrait se traduire par
« L’Epopée des imbéciles ».
[33]« Of Mans First Disobedience,[…] Sing,
Heav'nly Muse » (« Chante, Muse céleste, la première rébellion de
l’homme »)
[34] Liste des livres dont la lecture
est interdite par l’Eglise.
[35] « Je chante une jeune fille de
Provence. » Frédéric Mistral. Mireio. (Mireille).1859
[36] « Humble écolier du grand
Homère ».
[37] « Seigneur Dieu de ma patrie, qui
naquis parmi les pâtres ».
[38] Berger infortuné.— Le livre, publié en 1559,
est très vite traduit en français en allemand, en anglais et en français.
[39] La dernière réédition, avant les éditions
savantes du XXe siècle, date de 1733. Elle comporte des
coupures.
[40] Sannazaro a fait partie de l’ Accademia
Pontaniana, fondée en 1458.
[41] C’est ce que pense Rabelais : « et
que tu formes ton stille, quand à la Grecque, à l’imitation de Platon, quand à
la Latine, à Ciceron. » (Lisez « style », « quant »)
[42] Les mots « classique »
et « classicisme » nous servent à désigner la période qui
couvre le XVIIe siècle et une grande partie du XVIIIe. Ils
apparaissent ou prennent un sens nouveau dans les dernières années de ce XVIIIe siècle.
C’est alors seulement qu’ils utilisés pour qualifier des écrivains, comme
Chénier ou Goethe. Racine n’a jamais su qu’il était classique.
[43] Ce qui, dans l’anglais de ce temps-là, veut
dire « paysan », « rustre », « péquenot ». Voir
le dernier acte de Hamlet.
[44] C’est le sens primitif de l’expression
« commedia dell’arte ».
[45] Joué dans une traduction italienne ;
les chœurs chantaient une musique à plusieurs voix, composée par Andrea
Gabrieli.
[46] La reine Sophonisbe intéressait déjà
Pétrarque. Elle figure dans le livre de Boccace sur les femmes célèbres.
[47] L’action se déroule à Troie, avant que la
guerre ne commence. Histoire d’une négociation qui n’aboutit pas.
[48] Le Menteur s’appuie sur La
verdad sospechosa (La vérité suspecte) de Juan
Ruiz de Alarcón ; La Suite du Menteur, sur Amar
sin saber a quién (Aimer sans savoir qui) de Lope de
Vega.
[49] Lo fingido verdadero (Il fait semblant, et dit
vrai)
[50] L’ Historia Von D. Johann Fausten /
dem weitbeschreyten Zauberer vnnd Schwartzkünstler (Histoire du
docteur Johann Faust, le célèbre magicien et nécromant) a été publiée à
Francfort en 1587. Une traduction française a paru en 1603. C’est peut-être le
premier exemple d’un transfert culturel qui va d’Est en Ouest.
[51] Bien que le mot soit d’origine italienne, il
n’est pas utilisé dans cette langue avec le sens qu’il a en
français. « Opera » signifie « œuvre ». Pour désigner la
forme musicale, les italiens se sont servis de périphrases : « favola
in musica », « tragedia in musica », et, plus tard
« melodramma »
[52] Tout pour l’amour, ou comment on
peut perdre superbement
l’univers.
[53] Les romans de Madeleine de Scudéry sont
souvent qualifiés de « romans précieux ». La « préciosité »
est un sanctuaire de la « pointe ». Voir, de Molière, Les
Précieuses ridicules.
[54] « Le beau ténébreux » est un
pseudonyme qu’utilise Amadis à un moment où il est contraint de disparaître.
Aujourd’hui nombre de locuteurs français emploient l’expression et ignorent
jusqu’à l’existence du roman.
[55] Histoire de la vie de l'escroc, appelé
Don Pablos ; modèle de vagabonds, miroir des grippe-sous. Le
premier traducteur français semble avoir pris « buscón » pour un nom
propre : L’Aventurier Buscon, histoire facétieuse (1633).
[56] Connu également comme poète et dramaturge.
[57] Titre aujourd’hui usuel ; le titre
original est Der Abentheuerliche Simplicissimus Teutsch,
c’est-à-dire L’Aventurier Simplicissimus, en allemand.
[58] Le célèbre auteur de Robinson Crusoé.
[59] Première partie, chapitre VI,
[60] La razon de la sinrazon que á mi razón se
hace, de tal manera mi razon enflaquece, que con razon me quejo de la vuestra
fermosura.
[61] Qui a longtemps vécu en France, où on
l’appelait le Cavalier Marin.
[62] Plusieurs ouvrages de Gracián,
notamment El Criticón (L’homme détrompé) ont été
traduits en français quelques années après leur publication. Ce n’est pas le
cas de l’Agudeza, ouvrage très technique.
[63] Je suis venue presque sans vie/ Et sans âme,
pauvre de moi ! / A mon père qui m’a parlé/ Par la bouche de sa blessure./
La mort, qui fut cruelle,/ L’a privé du discours/ Et a écrit sur ce papier/Avec
du sang mon devoir.
[64] « De morts vivantes, de chères
blessures, de jolies tempêtes et de feux glacés » (Astrophel and Stella,
sonnet 6),
[65] Espérer, désespérer. La déduction menée tout
au long du sonnet amène à traiter deux mots de sens contraire comme s’ils
avaient le même sens.
[66] Nous dirions « gags ».
[67] Boileau, La Bruyère, Fénelon, Voltaire, La
Harpe… Tous d’accord pour admirer Molière tout en regrettant que son style
manque d’élégance. S’il était moins grossier, dit-on, il surpasserait Térence.
[68] La pièce est une adaptation du Misanthrope.
[69] On découvre, par hasard, qu’une jeune fille
inconnue dont on se méfie est en réalité la fille d’un homme
respectable. C’est le cas dans L’Avare, dans Le
Glorieux.
[70] Publié en 1774, traduit
en allemand (1776), en français (1818). Le nom du héros est un nom
parlant ; il suggère que le personnage a une grande expérience de la vie.
Le livre est proche de ce qu’on appelle « Bildungsroman » ou
« roman d’éducation ».
[71] A l’époque classique, les éditeurs français
répugnent à faire connaître le prénom des écrivaines qu’ils publient. Et ils
leur donnent du Madame ou du Mademoiselle.
[72] Shakespeare a mis Obéron en scène dans Le
songe d’une nuit d’été . Et Wieland a traduit Shakespeare.
[73] Non sans raison. Le poème commence
ainsi : « Noch einmahl sattelt mir den Hippogryfen, ihr Musen,/
Zum Ritt ins alte romantische Land! » (Une fois encore, Muses, sellez pour
moi l’hippogriphe, / afin que j’aille galoper dans le vieux pays des romans).
Mais que signifiait exactement « romantisch » en allemand, à la fin
du XVIIIe siècle ?
[74] Comme le Micromégas de
Voltaire.
[75] Première édition en 1775, sous le
titre Alte Volkslieder (Chansons populaires anciennes) ;
le titre Stimmen der Völker in Liedern est celui de l’édition
définitive et posthume(1807).
[76]En grec μῦθος. En latin mythus.
[77] C’est la Grèce, mais non plus la Grèce
vivante ».
[78] Goethe pour son Faust tenait à ce mot,
« tragédie » (Tragödie), alors qu’il y foule aux pieds toutes
les règles de la tragédie classique.
[79] La nuit de la sainte Gauburge, c’est-à-dire,
la nuit du 30 avril au 1er mai, omniprésente dans les folklores
de l’Europe du Nord.
[80] Une Aventure fabuleuse qui est
arrivée un voyageur enthousiaste.
[81] « Et pourquoi des poètes en un temps de
misère ? » Hölderlin, Brot und Wein (Pain et vin),
poème écrit vers1801.
[82] Nom de plume de Johann Paul
Friedrich Richter (1763 – 1825).
[83] Histoire de Tom Jones, enfant trouvé[N
1] (The History of Tom Jones, a Foundling) 1749
[84] Ce récit est dit avoir été réalisé par
Homère dans le Margitès, un poème dont il ne reste que de
minuscules fragments.
[85] Clarissa, or, the History of a Young
Lady. Pamela, or Virtue rewarded . — Fielding écrit
une Shamela. « Shame » signifie « honte ». Or
le personnage de Paméla est la vertu même. — Goldoni a porté Pamela à
la scène (1750)
[86] Omne tulit punctum, qui miscuit utile
dulci (ll a tout gagné, celui qui a mêlé l'utile à l'agréable).
Horace, Art poétique, vers 343
[87] La trilogie raconte l’histoire
militaire de la Pologne à la fin du XVIIe siècle : Par le fer et par le feu (Ogniem
i mieczem) 1884 ; Le Déluge (Potop) 1886 ; Messire Wolodowski (Pan
Wołodyjowski) 1888.
[88] Auteur d’un drame, Don Álvaro
o la Fuerza del Sino (Don Álvaro ou la Force
du Destin.1835) que Verdi a adapté dans son opéra La Forza del
Destino, créé en 1862 à Saint-Pétersbourg.
[89] Pouchkine écrit, en 1836 :
« Romantisme, mot jusqu’ici non défini, mais mot magique. »
[90] Il s’est répandu un « style
troubadour », facilement niais. Mais les vrais textes sont réédités. Choix
des poésies originales des troubadours, 6 vol., 1816-1821
[91] Ami de Novalis, auteur du roman Lucinda.
Il emploie largement le mot « romantisch ». Accessoirement frère
de August von Schlegel, avec qui il est brouillé.
[92] On peut noter que les Fragments de
Novalis n’ont été traduits en français qu’à l’époque symboliste, par Maurice
Maeterlinck.
[93] La lettre n’a pas été envoyée.
[94] Donc neuf ans avant la traduction de
Baudelaire. La première traduction allemande date de 1854 ; la première
traduction russe, de 1857. La toute jeune littérature américaine acquiert droit
de cité en Europe.
[95] Qui, pour son propre compte, ne croyait
guère au surnaturel.
[96] La terminologie n’est pas fixée. Certains
auteurs réservent le mot « fantastique » aux cas où il y a
hésitation. Mais Gautier a bien intitulé sa nouvelle : « nouvelle
fantastique ».
[97] Tourguéniev se considérait comme un
européen. Ses romans sont traduits en français et en allemand peu après leur
publication en russe.
[98] Le code lui-même n’est pas absurde. Ce qui
est absurde, ce sont tous les discours des « grammairiens » selon qui
ce code est le seul possible eu égard aux particularités de la langue. A les
entendre, le vers français ne pouvait pas ne pas être rimé, le hiatus était
insupportable pour l’oreille…
[99] Réponse à un acte d’accusation et Suite,
dans le recueil Les Contemplations.
[100] La dédicace est ainsi rédigée : For
Ezra Pound il miglior fabbro. Les mots italiens sont une
citation de Dante (Purgatoire 26) qui désignent le troubadour Arnaut
Daniel.
[101] Qui nommer ? Tolstoï ? Thomas
Mann ? Giovanni Verga ? Sigrid Unset ? Roger Martin du
Gard ?
[102] Notamment dans le bref roman intitulé La
Douce(Кроткая).
[103] Le mot a été lancé, en 1931, par l’essayiste
espagnol Ramón Gomez de la Serna.
[104] Il y a
plus de choses au ciel et sur la terre,
Horatio,
Qu’il
n’en est rêvé dans votre
philosophie. Hamlet (I,5).