ICÔNES ET MYTHES

 

Théophile Saran est peut-être le seul homme à qui j’ai pu confier ce souvenir.
Quand j’étais encore à Moscou, j’avais reçu, grâce à l’intervention de Kotchetov, une commande des éditions « Znania ». On me proposait de participer, comme illustrateur,  à une histoire des religions en plusieurs volumes ; j’aurais été, pour ma part, chargé des Grecs.
Oleg Maximov, responsable du volume, avait des idées nettes : les figures divines devaient être présentée de manière caricaturale. Il avait déjà préparé un dossier de gravures, empruntées à divers artistes occidentaux ; on y voyait un Jupiter au front bas, une Junon hargneuse, une Minerve visiblement sotte. Joues flasques, oreilles énormes, doigts crochus, yeux exorbités. Ce dernier détail avait son importance : il suggérait des divinités d’autant plus bêtes qu’elles étaient furieuses et d’autant plus furieuses qu’elles étaient bêtes. Maximov disait : « Elles ne voient pas plus loin que le bout de leur nez. Donnez-leur des nez grotesques. »
Je me mis à l’ouvrage. Je lus, je regardai des albums ; je vis des moulages de statues. D’abord je m’inquiétai qu’on impose des noms latins à des dieux grecs. Je posai la question : que faire ? On me regarda avec ébahissement. Se pouvait-il que la culture de Maximov comporte des lacunes ?  Et puis la caricature ne m’enthousiasmait pas. Autant il m’avait plu de graver, pour représenter mes semblables, d’absurdes montages de roues dentées et de vis sans fin, (1) autant me répugnaient les poches sous les yeux, les verrues pleines de poils, les seins tombants et les bedaines avachies.
Il me vint un jour une idée, que j’exposai à qui de droit. On publiait une histoire des religions pour persuader les jeunes citoyens que les billevesées des popes constituaient un danger public. Mais il ne fallait pas se tromper d’ennemi. Zeus ne pouvait plus faire de mal ; depuis longtemps les hommes l’avaient pour ainsi dire effacé. C’était aux popes qu’on voulait s’en prendre, et à juste titre. Or les popes, non sans éloquence, évoquaient, comme si elle était toute proche, l’époque où l’on jetait les chrétiens aux bêtes, au nom de faux dieux et de ridicules idoles.  Ils se félicitaient d’avoir renversé Péroun. Oleg Maximov ne savait pas qui était Péroun. Il fallut, pour lui expliquer, simplifier les choses à  l’extrême, ne rien lui dire de plus que : « C’est le Jupiter des Russes, du temps qu’ils étaient païens ».
Caricaturer les dieux du paganisme, c’était faire le jeu de leurs adversaires. « Vous savez bien, Oleg Vsévolodovitch, que le pouvoir d’illusion de l’Église repose en grande partie sur l’immense talent des peintres russes, à qui nous devons ces merveilleuses icônes qui font la gloire de nos musées. Les « Vierges de Tendresse » continuent à émouvoir même ceux qui, à juste titre, n’y voient que la représentation d’une figure maternelle. Il serait fâcheux de laisser dire que les autres religions n’ont pas été capables de produire des œuvres artistiques de grande qualité. On en viendrait à suggérer que nos icônes doivent leur beauté à la vérité des dogmes qu’elles illustrent. »
Oleg Maximov s’y perdait. Le blanc-bec que j’étais ne pouvait pas avoir raison. Car enfin, c’est bien le contenu de l’œuvre d’art qui, plus que sa forme, en fait la valeur. Donc il faut qu’il soit politiquement juste. Mais il est vrai d’autre part que tout Russe peut être légitimement fier du travail accompli, en dépit de leurs idées fausses, par les grands peintres d’autrefois.
Je le sentais vaciller. Je demandai si je ne pourrais pas rencontrer celui qui était chargé de rédiger le texte. « C’est à lui de montrer l’inanité des croyances antiques. Mais il lui faudra aussi expliquer comment ces croyances ont pu naître et pourquoi elles ont pu subsister si longtemps. Les Grecs admiraient Phidias comme ils admiraient Homère. C’est là-dessus, sans doute, que reposaient leurs illusions. »
Oleg Maximov savait-il qui était Phidias ? « Il faut y réfléchir, dit-il. Je vais étudier la question. »

Je l’ai laissé réfléchir, et j’ai cherché, pour moi-même, un nouveau style. Je me suis attaché à trois visages, pour lesquels je multipliais les esquisses. Je voulais atteindre leur vérité sans recourir aux détails qui permettent de les nommer à coup sûr. Je voulais un Hermès sans caducée, une Artémis dont l’arc demeurerait invisible. Je voulais une Déméter qui inspire la compassion.

Théophile Saran m’a assuré, en souriant, que mon histoire valait bien celle de l’obole.

Je lui accorde aujourd’hui un caractère prophétique. Hermès est pour Bontempi, Artémis et Déméter pour maître Melchior.

 

(1) Voir la note du traducteur dans RÉCIT DES PREMIERS COMMENCEMENTS.

Pour Hermès (Oleg Maximov l’appelle Mercure), voir FAUSTA PERANDA ET L'OPÉRA SELON ORPHÉE.

Pour Artémis (Oleg Maximov l’appelle Diane, et ne sait pas qui est Endymion), voir PORCAYRAGUES.

Pour Déméter (Oleg Maximov l’appelle Cérès), voir DISPARITION.

 

Voir aussi AKHÉNATON